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Vault 7, Year Zero, mais encore ?

mercredi 8 mars 2017 à 15:22

Le mardi 7 mars 2017, Wilikeaks publiait une salve de documents, datés de 2013 à 2016, le tout sous un nom bien étrange « Vault 7, Year Zero« . Ayant lu pas mal de propos inexacts sur ce dossier, j’apporte ma pierre à l’édifice. N’hésitez surtout pas à me signaler la moindre faute.

Premièrement, de quoi parle-t-on ?

Vault 7, Year Zero : on parle de 8761 documents issus de la CIA, récupérés on ne sait comment, par on ne sait qui et transmis à Wikileaks. Vu la nature des documents, on peut supposer que la source est une personne interne à la CIA, qui dispose ou disposait d’un accès assez large à de nombreux documents confidentiels.

En vulgarisant, on pourra dire que la source est une forme de Snowden de la CIA. Pour rappel, Edward Snowden est la source qui a récupéré de très nombreux documents sur les techniques et programmes de surveillance et d’espionnage de la NSA.

Dans ces documents, on trouve des documents qui détaillent des procédures d’espionnage mais aussi, surtout même, des informations relatives au fait que la CIA dispose d’un impressionnant catalogue d’exploits et de failles en tout genre, la CIA n’hésitant pas à aller acheter des failles ou des 0day ça et là. Pour information, une « 0day » est une faille officiellement non déclarée et non documentée, une brèche qui peut mettre du temps à être connue et colmatée, bref, le paradis pour les agences type CIA, NSA et autres.

Un exemple ?

Bien que cité sur de nombreux articles, je vais revenir sur quelques détails pour vous donner de la matière.

Dans Vault 7, Year Zero, on peut, par exemple, parler du programme Weeping Angel. Ce programme permet, selon la documentation mise à disposition, de transformer votre TV Samsung en véritable petit espion via un mode « fake-off » : en apparence, votre téléviseur est éteint, en réalité il ne l’est pas. Il va transmettre un ensemble de données à la CIA, données paramétrables, de l’enregistrement audio au format Ogg à l’historique de navigation disponible sur la Smart TV. Le programme peut également glaner des informations disponible sur le réseau local où la TV est connectée, tenter de reconnecter la TV au réseau Wi-Fi, bloquer les mises à jour du téléviseur… de nombreuses fonctionnalités donc.

On trouve bien d’autres failles, tant pour les TV Samsung que pour appareils mobile de chez Apple ou qui tournent sous Android.

Une faille ok, mais c’est grave ?

Avant de parler de situation grave ou non (spoiler, c’est oui), il faut comprendre à cette étape qu’on ne parle pas de failles liées à une application, mais de failles liées au système d’exploitation ou au matériel de la machine. C’est peut-être flou, je vais donc donner un exemple plus parlant.

Vous utilisez une application qui protège certaines de vos données, vos mails, vos SMS, vos appels, avec des noms comme Silence, APG combiné à K9 mail ou Signal… avec une faille de ce genre, cette protection ne sert strictement à rien.

A rien. Et ce n’est pas un abus de langage. Avec le contenu publié sous Vault 7, Year Zero, on parle là de failles qui touchent ce qui fait fonctionner ces applications, le système d’exploitation. Avoir accès à une partie ou à l’ensemble du système rend toute protection applicative inutile.

Un peu comme avoir un manteau de fourrure en plein Sahara : ça ne sert plus à rien.

Donc Signal & Co se sont fait piratés ?

NON ! Non, non, non et non. Signal, Silence et j’en passe ne se sont pas fait pirater, je vous renvoie au point précédent pour bien comprendre la situation.

La CIA s’est attaquée au système d’exploitation qui fait tourner ces applications et pas aux applications et les protocoles de chiffrement de ces dernières sont toujours considérés comme fiables, elles n’ont pas été cassées.

Pour donner une autre analogie, c’est comme si vous aviez une maison extrêmement solide, très résistante… construite sur des pilotis. Et que la CIA avait moyen de détruire ces pilotis. Tout le système s’effondre mais le problème ne vient pas de la maison.

Ok, donc on est encore une fois tous surveillés ?

Non. La réponse est ferme, définitive et catégorique, non. Du moins pas grâce à ces programmes. Rien dans les révélations faites par Wikileaks ne permet de la surveillance massive.

Pour pouvoir prendre la main sur un Smartphone, il faut d’abord y avoir un accès physique, ce qui veut dire que la CIA (ou autre) doit pouvoir mettre littéralement la main sur votre téléphone.

Pareil pour votre téléviseur Samsung, la CIA doit venir physiquement faire quelque chose dessus.

Dès lors, on comprend aisément qu’il est impossible que tout le monde soit espionné. Ces techniques ne sont pas faites pour de l’interception massive ou de l’espionnage large, mais pour un usage particulièrement ciblé, dans des conditions très spécifiques.

Alors certes ces révélations font peur, l’arsenal technologique mis à disposition est impressionnant mais pour autant, il faut garder la tête froide et relativiser, bien lire les documents présentés et ne pas sombrer dans une paranoïa qui n’aurait aucune justification ici, à la différence de l’arsenal d’interception massive dévoilé par Snowden du côté de la NSA.

En espérant avoir apporté quelques éclaircissements à la situation.

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Décodex, bonne ou mauvaise idée ?

lundi 6 février 2017 à 15:22

Depuis que le journal « Le Monde » a sorti, via les décodeurs, son outil de vérification des sources, appelé Décodex, une petite crise a démarré sur le rôle que joue Le Monde dans la validation de l’information. Alors, journal ? Organe de validation de l’information ? Censeur ? Je vous donne mon avis sur la question.

Le décodex, qu’est-ce que c’est ?

C’est un outil initialement crée pour aider à lutter contre la diffusion de fausses informations. Actuellement, environ 600 sources différentes sont répertoriées, dans une V1 de l’outil qui sera amenée à évoluer. L’outil se décline en un site web, http://www.lemonde.fr/verification/ et en extensions pour certains navigateurs, le tout accompagné d’un bot à qui on peut adresser quelques demandes de vérification de contenus.

L’outil repose sur un principe relativement simple que je vais présenter via l’extension fournie par Le Monde. Pour que tout le monde comprenne, je vais vulgariser : lorsque l’on se connecte à un site Internet, l’outil vérifie si l’adresse dudit site est référencée dans sa base de données. Si le site y est, alors sa « qualification » remonte. Si le site n’y est pas, alors, simplement, le plugin indique que le site n’a pas encore été vérifié.

décodex journal le monde

décodex pixellibre

Dans la qualification des sites, on peut remonter plusieurs profils, que voici :

source : http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2017/01/23/l-annuaire-des-sources-du-decodex-mode-d-emploi_5067719_4355770.html

Et il semblerait que ce soit cette qualification qui pose le plus de problèmes.

Le choix des couleurs peut effectivement faire penser à une forme de « validation », de « certification ». On peut se dire « si c’est vert, c’est bon, si cela n’est pas vert, attention à toi, ce site c’est n’importe quoi. », le vert et le rouge étant généralement utilisés comme symboles d’approbation ou de désapprobation.

Dès lors, je peux comprendre que beaucoup de personnes tapent sur cette codification puisqu’elle peut faire croire qu’il existe une certaine forme de validation.

Sauf que ce n’est pas le cas. D’ailleurs, la légende du code couleur est là pour le rappeler : même sur le vert il est indiqué « Ce site est en principe plutôt fiable. N’hésitez pas à confirmer l’information en cherchant d’autres sources fiables ou en remontant à son origine. ». On est donc loin du « ce site est fiable et les informations présentes sur ce dernier sont sûres, allez-y les yeux fermés. »

De même pour le rouge apposé sur certains sites : le plugin ne dit pas « fuyez, pauvres-fous » mais met en garde le lecteur. Les informations que ce site publie sont régulièrement fausses voire trompeuses. Il invite le lecteur à faire attention et ne lui dit pas de partir, le choix reste donc au lecteur du site. Il sait, grâce au Décodex, que la source qu’il consulte n’est pas totalement fiable, il devra donc faire preuve de prudence dans sa lecture.

Comment ils ont fait cette liste ?

C’est là que cela devient intéressant car le cœur du problème se concentre en partie ici : comment évaluer la qualité d’une source ? Il faut un critère identifiable, vérifiable et surtout, un critère neutre, imaginez que Le Monde déclare le journal Le Figaro peu fiable juste parce que Le Figaro est un journal pourri ? Inimaginable.

Un critère neutre, donc. L’exercice consiste donc à proposer une aide de lecture sans pour autant juger de la valeur d’un site afin de distinguer les bons sites web et les mauvais, ceux qui partagent des idées sympas et d’autres non.

C’est un pur travail de journaliste et pour rester neutre, on se basera donc sur le travail du journaliste, à savoir la recherche de l’information, le croisement des sources, la vérification de l’information, bref des éléments factuels et non une appréciation ou un jugement.

Je vais prendre quelques exemples de sites considérés comme plutôt fiables et d’autres considérés comme imprécis, militants ou encore des sites peu fiables et y apporter le même traitement. Je n’ai pas la prétention d’être journaliste hein, mais je suis apte à recroiser une information et à vérifier mes sources.

Premier exemple, Le Monde.

Le journal Le Monde donc, est qualifié de site plutôt fiable. Pourquoi ?

J’ai pris un des articles les plus partagés actuellement, à savoir :

http://www.lemonde.fr/europe/article/2017/02/05/roumanie-500-000-personnes-manifestent-malgre-le-recul-du-gouvernement_5074983_3214.html

Dans cet article, on retrouve :

J’ai croisé l’information en cherchant moi-même sur d’autres sites, pour voir si les versions concordaient ou non. J’ai également eu la possibilité d’échanger avec des personnes sur le terrain et avec d’autres aux origines roumaines,  de lire des articles de journaux locaux, traduits par ces mêmes personnes : toutes les informations concordent.

Le travail de journaliste semble fait correctement, l’information semble plutôt fiable, donc le journal Le Monde remonte comme source plutôt fiable. Ce qui ne m’empêche pas de remettre en doute leurs propos, c’est la règle n°1 : doutez de tout, même lorsque cela semble fiable. Plus vous croiserez vos informations et mieux cela sera.

Second exemple, le Figaro

Si vous me connaissez, vous savez que je ne porte pas Le Figaro dans mon cœur. Le journal est considéré comme plutôt fiable, comme Le Monde.

J’ai choisi d’observer http://www.lefigaro.fr/international/2017/02/06/01003-20170206ARTFIG00119-le-programme-de-donald-trump-des-promesses-et-des-actes.php et croyez-moi, j’ai vraiment envie d’écrire ce billet pour en arriver à consulter Le Figaro qui parle de Trump.

Dans cet article, on retrouve :

Les éléments présentés sont fiables, sourcés, le travail effectué sur les données de l’article semble bon, l’article n’a pas à proprement parler de parti pris, il présente un état de fait, une situation. On peut donc considérer que le journal Le Figaro est, en effet, une source plutôt fiable….

Il faut savoir faire la distinction entre le travail de journaliste et l’opinion du journal. Je ne partage absolument pas les opinions du Figaro, cependant, je reconnais leur travail de journaliste comme je reconnais celui du Monde.

Autre exemple, Fakir

Fakir est considéré comme un site régulièrement imprécis, ne précisant pas ses sources et reprenant des informations sans vérification. Le Monde recommande d’être prudent et de bien verrouiller ses sources.

Pourquoi ?

J’ai pris http://www.fakirpresse.info/medef-et-ps-30-ans-d-amour pour vérifier.

Attention : Je précise que je n’avais jamais entendu parler de ce site avant et que ma première visite a été réalisée pour ce billet.

Premièrement, le site me semble être un site d’information militante, on y retrouve des punchlines avec un parti pris, un espace militant et des propos qui ne sont pas neutres. Ce n’est pas un problème en soi mais, de facto, on peut douter du traitement de l’information, qui même s’il est peut-être le plus neutre possible, ne sera pas totalement neutre puisque géré par des militants.

Je ne sais pas qui a rédigé l’article, je sais juste que c’est l’équipe de Fakir.

Les citations de texte ne sont pas sourcées, la première d’Attali par exemple, je l’ai cherchée ailleurs, en vain. Elle doit exister quelque part hein, peut-être pas au format texte, mais je n’ai pas retrouvé d’autres sources sur cette citation. Il aurait été bon de préciser d’où cela venait histoire de faciliter le travail au lecteur qui voulait retrouver l’origine de ces propos.

La petite remarque ensuite, concernant les dix plaies d’Egypte, ce n’est pas neutre non plus.

L’image reprise ensuite semble être un montage pour et peut-être par le site Fakir. C’est initialement une image de campagne des élections législatives de mars 1978, que l’on peut retrouver à divers endroits sur la toile.

La seconde image également d’ailleurs, puisqu’il s’agit en vérité d’une affiche PS pour les élections pour l’Assemblée Constituante octobre-novembre de 1945. Et il est facile de retrouver cette image sur Internet, çà et là, ainsi que dans les archives des affiches de campagne tenues par des passionnés, ce que j’ai fait.

Je n’en détaille pas plus car ce n’est pas la peine. Ce site donne des informations mais par manque de source ou manque de précision, il n’est pas « classé » comme plutôt fiable. Cela me semble normal dans la mesure où c’est un site de militants, clairement identifié.

Le décodex du Monde ne dit pas autre chose d’ailleurs, il ne dit pas que le site n’est pas fiable mais qu’il n’est pas rigoureux. Ce qui est le cas.

J’aurais bien détaillé un site comme égalité et réconciliation, mais là, c’est au-dessus de mes forces et je ne vais pas être neutre du tout avec eux, l’Univers Soral étant, à mes yeux, un poison pour tout le monde.

Ma morale

Je peux comprendre que des personnes soient dérangées par le travail effectué par Le Monde. Je peux également comprendre que faire ce travail revienne, pour certains, à « cataloguer » des sites, si on ne creuse pas, on donne l’impression que le décodex n’est ni plus ni moins qu’un organe de certification de l’information. Seulement ce n’est pas le cas. Les journalistes du Monde le disent également, cet outil est une aide de lecture, pour contextualiser l’information, contextualiser la source sur laquelle on se situe.

Cet outil est là pour assister le lecteur dans sa compréhension du monde de l’information, ni plus, ni moins. Il n’est pas là pour se substituer à la vigilance du lecteur, ni pour lui dire s’il doit partir ou rester sur le site, ce n’est, je le répète, pas le principe selon moi.

Au pire, dans une prochaine version de l’outil, il faudrait « pusher » plus explicitement l’information au lecteur, pour lui faire comprendre que le décodex n’a pas vocation à valider ou infirmer une source. Une partie du problème est là selon-moi : pour bien comprendre à quoi sert l’outil, il faut lire les données qu’il présente, se documenter et bien observer ce que contiennent les différentes qualifications… dès lors, et à mes yeux, plus de problème. D’ailleurs, de façon plus générale, cet outil ne serait pas utile si tout le monde prenait un peu plus de temps pour recouper l’information, même si c’est chronophage, c’est vrai.

Je vous laisse me faire part de votre avis dans les commentaires 😉

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« analyse » d’un discours de Marine Le Pen

jeudi 5 janvier 2017 à 13:39

Nous continuons l’analyse, cette fois d’un discours de Marine Le Pen, présidente du Front National et évidemment candidate à la présidence de la République.

L’échange choisi est disponible à l’adresse suivante : https://www.youtube.com/watch?v=rqHg8HrX_3s

Je l’ai choisi car on y parle de son programme et que son format, court sans pour autant être trop court, convenait à mes recherches.

Tout commence par la question d’une des deux journalistes présentes sur le plateau, qui la plonge dans l’optique d’être présidente de la république française. Dans cette optique, elle lui demande ce qu’elle ferait si, après avoir tenté de négocier une sortie de l’Europe et un référendum, la réponse était non.

A 1’19, Marine Le Pen répond « oui mais moi j’ai confiance dans la cohérence des français. ».

Comprenez par-là que ce scénario est inconcevable pour elle. Marqueur typiquement FN, Marine Le Pen s’exprime « au nom des français ». Ainsi, dans de nombreux discours, il n’est pas rare d’entendre « les français », « le peuple », « le peuple français ». Marine Le Pen s’autoproclame porte-parole de l’ensemble des français, elle dit représenter leur avis. Dès lors, critiquer son avis c’est aussi critiquer celui des français, il est donc délicat de remettre en cause son avis lorsqu’on part avec cette configuration de départ.

D’ailleurs, c’est comme ça que Sarkozy ou d’autres politiques actuellement en campagne s’expriment pour aller « chasser » sur les terres de l’extrême droite, en parlant « au nom du peuple français ».

A 1’53, on retrouve une citation commune aux trois discours analysés, avec Valls et Fillon puis ce dernier.

« moi je le dis car je suis la candidate de la vérité ». Les autres sont des menteurs, ils déclarent dire la vérité mais il n’en est  rien, c’est à peu près comme cela qu’il faut comprendre ce passage. C’est une tournure que j’ai pu voir chez la quasi totalité des « gros » candidats (Valls, Fillon, Le Pen).

A 2’20, elle déclare […] « j’aimerais souligner encore une fois que retrouver cette indépendance de la France » […], soit un marqueur de droite, donc c’est raccord, rien d’étonnant. La droite est conservatrice, l’extrême droite l’est également. On suggère au citoyen que le pays a « perdu quelque chose », le fameux « c’était mieux avant » qu’on retrouve dans les partis de droite en général.

A 3’36, on arrive dans la caractéristique principale du Front National : le parti « antisystème »…

…avec la phrase suivante : « ils peuvent choisir n’importe quel autre candidat du système qui se soumettra ou qui est soumis à l’Union Européenne ». Au moins, la référence est claire, à la différence de Valls ou de Fillon qui se déclarent aussi antisystème sans réellement le crier haut et fort.

Bref, comme je l’ai déjà dit précédemment, puisque nous saturons du système actuel, l’ensemble des candidats se déclare antisystème, buzzword de l’année 2017 et de cette campagne. Parfaitement logique, même si parfaitement faux. Ils étaient, sont et seront le système, Marine Le Pen n’échappe pas à cette règle.

Son parcours politique n’a strictement rien à envier aux autres, il est comme les autres d’ailleurs, la seule différence étant sur les convictions et les idées. Conseillère régionale, puis municipale, députée européenne. Elle a suivi de grandes études, comme les autres. Elle a souvent été favorisée par les relations de son père, que ce soit au début de sa carrière d’avocate, aussi brève fût-elle. Bref, il n’y a absolument rien d’antisystème ici et son désir de sortir de l’Europe est assez paradoxal.

Le fait de quitter l’Union Européenne donc , c’est un écran de fumée. Si Marine Le Pen est effectivement pour une sortie de la France de l’Europe, elle y travaille, dans cette Europe, puisqu’elle est eurodéputée. Elle a placé de nombreux « pions » du parti çà et là en Europe. Si publiquement, elle déclare qu’en sortir lui donnerait la souveraineté nécessaire, en privé, quelque chose me laisse penser que ce n’est pas aussi tranché que ça.

Marine le Pen ne répondant pas à la question de savoir si oui ou non elle serait démissionnaire de ses fonctions en cas d’impossibilité et de refus du peuple français de sortir de l’Europe, la question revient sur la table, elle répond :

« Je verrais, je verrais mais je pourrais le faire oui, si je n’ai pas les moyens, si encore une fois je ne peux pas respecter mon programme, si je ne peux pas respecter mes promesses, les français me mettraient alors dans une situation intenable »

Observez attentivement la responsabilité qu’elle « nous » ferait porter. Selon elle nous sommes les décideurs, nous sommes souverains, nos décisions sont les bonnes… mais pas toutes manifestement, puisqu’elle nous tiendrait pour responsable si elle devait quitter son poste.

Elle oppose donc « le peuple » à elle, comme d’habitude avec le FN, le « seul contre tous ».

Même si le fond est donc partiellement vrai, nous nous intéressons ici à la forme.

Elle aurait pu dire que le résultat du référendum la mettrait dans une situation intenable, ou que l’avis du peuple la mettrait dans une situation intenable, s’adressant alors au choix plutôt qu’au coupable.

Elle décide cependant de dire « les français », de rejeter la faute directement sur « le peuple » et les personnes du peuple, comme pour montrer du doigt « regardez c’est de leur faute à eux ».

Malin, mais évidemment discutable.

A 4’34, Marine Le Pen enchaîne

« encore une fois moi je prends les français pour des adultes, arrêtez de prendre les français pour des enfants, des enfants, des enfants capricieux qui changeraient d’avis d’un mois à l’autre, moi je ne le crois pas, je les crois intelligents, je les crois rationnels, je les crois cohérents, je les crois politiques … »

Nous sommes dans un discours plus que manipulatoire, puisqu’elle nous dit qu’elle a confiance dans la cohérence des français, elle rajoute que ce sont des adultes et non des enfants, tout en disant, juste avant, « les français me mettraient alors dans une situation intenable. »

Les idées de ce passage sont les suivantes :

Tout dans la nuance donc… Ce qui est merveilleux, c’est qu’ici, c’est Marine Le Pen qui nous prend pour des enfants.

Initialement, la journaliste demande à Marine Le Pen si elle compte démissionner en cas de référendum contraire à ses envies, il n’est donc nullement question d’infantilisation du discours. Elle va, alors, renverser la vapeur et faire croire que c’est la journaliste qui a tenu ces propos, qui nous prend pour des enfants, puisqu’elle l’accuse (« arrêtez de prendre les français pour des enfants, des enfants ») et qu’elle déclare elle, nous prendre pour des adultes.

L’argument, l’attaque, est faite pour dévier du sujet et pour permettre à Marine Le Pen de reprendre un peu de hauteur sur le débat.

Arrive ensuite une question sur les réfugiés : la jungle de calais a été démontée, l’action a été validée par la justice, la journaliste demande donc à Marine Le Pen que faire de ces réfugiés, la réponse :

« Eh bien on les renvoie chez eux. »

Eh ouais, c’est aussi simple que ça. Et Marine Le Pen de rajouter « cela représente un coût faramineux, je crois qu’on atteint presque les deux milliards.« 

Le chiffre annoncé ne sort pas de nulle part. Il y a quelques temps, un rapport de la cour des comptes établissait que le coût total des « migrants » était aux alentours des deux milliards (en prenant en compte le plus de paramètres évaluables possibles). Cependant, ce qu’elle oublie de préciser, c’est que ce coût de deux milliards ne peux pas tenir compte des richesses crées par ces mêmes personnes. En effet, il n’est pas possible, avec les données mises à disposition, de dire ce que créent ces migrants, la valeur du travail effectué, les ressources crées… et n’oublions pas qu’ils payent aussi des impôts et des cotisations…

Marine Le Pen n’en parlera pas, volontairement car le propos ne sert pas ses intêrets… dommage lorsqu’on sait que la cour des comptes elle-même mettait en garde contre une « lecture partielle et partiale de ses observations provisoires, qui portent en l’espèce sur la période 2009-2014 ». Mais non, Marine Le Pen se jette dedans à corps perdu… et si on ne va pas vérifier ce qu’elle raconte, qu’on se contente de ce niveau d’information, alors ça semble crédible.

Arrivée à 5’50, Marine Le Pen déclare, toujours sur les migrants : « la réalité est que l’immense majorité d’entre eux ne remplissent pas les critères pour obtenir le droit d’asile »

Ah, donc, Marine Le Pen a vérifié l’ensemble des dossiers ? Quelle est sa source pour déclarer de tels propos ? S’il apparaît évident que des gens ne répondront pas à ces critères, on se demande d’où tombe cette « immense majorité »

Elle appuiera ses propos à partir de 5’59  » Je rappelle à ceux qui nous écoutent que le droit d’asile on peut l’obtenir lorsque l’on est persécuté par le GOU-VER-NE-MENT, par le Gou-Ver-Ne-Ment de son pays. Il faut démontrer qu’à titre personnel on est l’objet d’une persécution politique de la part de son gouvernement. On voit bien qu’il s’agit là, et je ne leur jette pas la pierre, mais d’immigrants économiques, de gens qui euh, qui cherchent à ailleurs une situation plus positive pour eux que dans leurs propre pays.« 

Alors, oui… mais non. C’est tentant, et facile aussi, de penser que ces personnes migrent pour des raisons économiques mais que disent les faits sur le sujet ?

Premièrement, on va rappeler les conditions du droit d’Asile, les bonnes, les vraies, celles de l’OPFRA (Office français de protection des réfugiés et apatrides), tirées du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ainsi que de la convention de Genève.

La qualité de réfugié est accordée :

Je ne parle ici que de la qualité de réfugié, il existe d’autres types de protections, la protection subsidiaire ou la protection temporaire par exemple. Vous pouvez retrouver plus d’informations sur le sujet à l’adresse suivante : https://www.service-public.fr/particuliers/vosdroits/F299

Ensuite, observons quelques chiffres. En 2014, les principales nationalités candidates à l’asile étaient :

  1. La « république démocratique » du Congo
  2. La Russie
  3. Le Bengladesh
  4. La Syrie
  5. L’albanie

Je parle ici des candidats, hein. Il suffit d’observer la situation politique de ces pays pour comprendre que ce n’est peut-être pas que pour des raisons économiques. Allez dire aux syriens, au hasard, qu’ils migrent pour des raisons économiques tiens. Non… ils partent pour éviter de se prendre des bombes sur la gueule, pour parler clairement.

Toujours en 2014, observons les principales nationalités admises à l’asile avec, en lien, la situation politique de chaque pays :

  1. Syrie
  2. Russie
  3. Sri Lanka
  4. Guinée
  5. République Démocratique du Congo

Bien que la situation politique se soit « améliorée » dans certains pays, comme la Guinée, autant être clair, tout n’est pas tout beau tout rose, prenez le temps de lire un peu pour comprendre.

Bref, comme de nombreuses personnes à droite, Marine Le Pen joue avec la définition de réfugié et jongle avec les chiffres, tout en niant à demi mots la réalité des demandeurs d’asile. Un constat factuel un peu éloigné des propos de Marine Le Pen, donc.

Avançons…

La journaliste lui dit que l’Allemagne va accueillir 1 million de migrants, la France 30 000, elle lui demande donc si la France n’a pas la capacité d’intégrer 30 000 migrants.

Voici sa réponse à 7’25 :

« oui, 30 000, ça c’est ce que l’on nous dit, plus 200 000 légaux, plus  à peu près l’équivalent, 200 000 illégaux par an, ce qui fait évidemment des chiffres qui sont tout à fait spectaculaires »

Faisons un rapide calcul : 30 000 + 200 000 * 2 = 430 000, soit même pas la moitié de la capacité à accueillir de  l’Allemagne. Cela n’a donc de spectaculaire que le fait qu’elle annonce une série de chiffres qui semblent importants pour faire oublier le million de l’Allemagne.

Le fait de donner des chiffres précis a tendance à diminuer l’impact du million, le fait d’en donner plusieurs nous force à faire un calcul rapide, que beaucoup ne font pas. Virtuellement donc, elle « réduit » le million et fait croire que nos chiffres, à nous, sont énormes… alors qu’ils sont en deçà de ce que les autres pays connaissent. Nous passerons, sur les évolutions de ces chiffres au fil des années. Si nous avons plus de demandes que les cinq dernières années précédentes, nous ne revenons quand-même pas au niveau d’avant ces cinq dernières années, nous sommes toujours en dessous. Donc nous accueillons certes plus de personnes, mais toujours moins qu’avant.

Elle rajoute, à 7’41 :

« Alors la dimension humanitaire oui bien sûr, je partage cet avis de monsieur Toubon mais dans les pays d’origine avec des organisation internationales dont c’est le travail avec un financement de la part des nations pour que des campements humanitaires puissent être mis en place et puissent préserver des populations civiles notamment dans les pays en guerre, mais pas, euh, pas chez nous car nous n’en avons plus les moyens. »

Bien, prenons le temps de bien comprendre ce passage, c’est une figure très, très, très souvent utilisée par les politiques pour dégommer un avis tout en disant qu’on est d’accord avec cet avis.

La construction de sa phrase est la suivante : « Je suis d’accord avec X, mais laissez-moi vous expliquer pourquoi je ne suis pas d’accord avec X« 

Voici la déclaration de Jacques Toubon, défenseur des droits, notre X dans cette réponse :

« Est-ce que dans un pays comme la France aujourd’hui, on est capables de faire coincider la réalité des droits avec les droits qui sont proclamés, nous sommes le pays de la déclaration des droits de l’Homme, il faudrait, de temps en temps, s’en souvenir. »

Revenons à nos moutons… Marine Le Pen utilise donc la tournure : je suis d’accord simplement je ne suis pas d’accord. Elle s’appuie sur un propos initial, qui n’est pas le sien, pour y insérer son idée.

Ce passage pourrait s’apparenter à ce que l’on appelle une épanorthose, c’est à dire au fait de revenir sur ce que l’on dit pour renforcer, adoucir ou modifier complètement ce que l’ont dit.

C’est en trois phases :

Je fais une avance rapide jusqu’à 13’18 :

« les français depuis très longtemps ne sont pas d’accord et les dirigeants savent que les français ne sont pas d’accord et c’est peut-être la raison pour laquelle ils ne leur posent pas la question parce que la réponse leur déplairait .»

Encore un appui des propos sur les souhaits des français, classique en politique. Mais heureusement faux car tous les français ne sont pas de cet avis. Mais bon, dire que ce sont les français qui souhaitent cela, c’est porter la voix desdits français, donc c’est asseoir son propos, le critiquer revenant à critiquer celui des français.

A partir de 13’50, Marine Le Pen va insister 9 fois sur la « loi de 2004 sur les signes ostentatoires ».

On cite et on martèle la loi de 2004 sur les signes ostentatoires comme appui « scientifique » et, puisqu’on ne connait pas cette loi-là dans le détail on va se remettre à la bonne parole de Marine Le Pen.

C’est un truc de politique, discutable certes, mais qui fonctionne plus ou moins bien. On vient vous citer un texte de loi. On pense que cette personne, de par ses fonctions, connait la loi. Donc, par défaut, on va plus facilement avoir tendance à croire ses propos. Si un ami ou un inconnu venait vous dire la même chose, vous auriez plus de doutes. Le cerveau est comme ça. C’est un biais cognitif, vous n’en êtes généralement pas  conscient.

Ce biais là est un biais de conformité, on a tendance à aligner son avis sur celui du plus grand nombre. Le plus grand nombre pense que les politiques savent de quoi ils parlent, donc indirectement, vous avez plus tendance à vous aligner sur cet avis, même s’il est faux.

Je vous invite à vous renseigner sur ce biais cognitif là, la lecture des nombreuses études sur le sujet est extrêmement intéressante pour comprendre comment fonctionne votre cerveau. Mais passons et revenons à notre sujet.

Ses propos sont très efficaces. Elle y dit que la croix religieuse est, par exemple, « pas interdite », vérifications :

Voici ce que dit la loi sur les signes en question : « Les signes et tenues qui sont interdits sont ceux dont le port conduit à se faire immédiatement reconnaître par son appartenance religieuse tels que le voile islamique, quel que soit le nom qu’on lui donne, la kippa ou une croix de dimension manifestement excessive ». Donc, la croix peut également être interdite.

Sa déclaration est donc fausse. Mais de nombreuses personnes penseront, suite à sa déclaration, qu’elle est vraie, parce qu’ils n’iront pas vérifier ce que disent les textes, par fainéantise (pas au sens péjoratif) intellectuelle. Le cerveau n’aime pas faire des efforts, il s’en remet donc généralement aux informations qu’on lui apporte et n’a pas pour principe d’avoir une approche scientifique, de chercher, recouper, croiser des informations et des sources.

Comme vous pouvez vous en douter, elle vise plus une religion qu’une autre dans ce passage là, et ne manquera pas de le souligner explicitement par la suite, en parlant de la religion musulmane, qu’elle vient mélanger à sa guise avec l’intégrisme islamique, décrié et montré du doigt par de nombreuses personnes musulmanes qui galèrent, soyons clairs, avec cette responsabilité qu’on veut leur faire porter.

A 16’00, une journaliste aborde un texte, rédigé par les évêques de France. Ce texte dit qu’il ne faut pas interdire les signes religieux car cela encourage les courants fondamentalistes, les courants les plus durs ressentis comme une négation d’une foi personnelle. Elle demande à Marine Le Pen, ensuite, si elle fait fi de ce texte.

Réponse, à 16’22 : « Oui mais je crois que ces évêques qui ne sont pas tous les évêques ne doivent pas prendre de position politique, voilà. » Elle justifiera ses propos en expliquant, ensuite, que c’est aussi cela, la laïcité, c’est le fait que la religion et la politique soient séparées.

Il est amusant d’observer ses premières paroles : « qui ne sont pas tous les évêques », c’est révélateur. Elle ne le dit pas « comme ça », comme tout le reste de son discours. Elle le dit pour minimiser cette déclaration, minimiser les signataires de cette déclaration et faire naître l’idée, quelque part, que tous n’étaient pas en phase avec les propos tenus. C’est un tout petit passage mais sans efforts, il discrédite la déclaration et l’envoie balader d’un revers de la main.

France laïque, donc… pourtant, Marine Le Pen déclarera, juste après, vers 16’49 :

« et si on conçoit que la France a été modelée quand-même, par euh euh, son héritage chrétien, je ne comprends pas qu’un certain nombre de membres du clergé défendent, euh, ne défendent pas cet héritage chrétien et en réalité, au motif d’une prétendue solidarité des religions, eh bien, euh euh, facilitent le travail des fondamentalistes islamistes. »

En réalité, ce qui la dérange, ce n’est pas que le clergé déclare quelque chose en politique non, ce qui la dérange, c’est qu’il déclare quelque chose qui la dérange. Elle s’appuiera alors sur le fameux héritage chrétien pour dégommer assez brutalement ledit clergé qui a osé attaquer les racines chrétiennes françaises.

Je ne suis pas un expert religieux, ni un expert tout court d’ailleurs, mais la religion, n’est-ce pas l’amour du prochain ? Le respect et la tolérance ? L’acceptation de l’autre ?

La tournure de sa phrase permet de « renverser » les propos tenus au début de la question. Cela lui permet d’accuser le clergé d’une facilitation du travail des fondamentalistes islamistes… alors que, personnellement, j’en doute.

Le fait de préciser « un certain nombre de membres du clergé » permet aussi de se protéger des potentielles réponses dudit clergé. Il n’est pas visé, ce sont certains de ses membres qui le sont. Ou comment taper sur quelque chose sans réellement taper sur quelque chose. Habile déclaration que cette dernière.

De nombreuses études tendent à montrer que le fait d’être seul, isolé ou rejeté par les autres fragilise des personnes et que ces dernières, sous certaines conditions, sont « repérées » ou « tombent » dans l’intégrisme car elles ne sont plus seules désormais, elles appartiennent à une communauté, aussi discutable soit cette dernière hein.

A titre strictement personnel, j’ai trouvé que cette déclaration était une excellente chose, qu’elle ne touchait pas aux racines chrétiennes mais qu’au contraire, elle venait les renforcer, elle venait exprimer le respect, l’ouverture et la tolérance nécessaires pour que des personnes de croyances différentes puissent quand-même vivre en paix et en harmonie.

En y regardant de plus près, son discours est un discours de haine, de rejet, d’exclusion. Discours qui devrait vous faire réagir. Ce n’est pas en rejetant une partie de ses citoyens qu’on les rassemble. Réfléchissez à cela si vous vous dites que voter Le Pen ce n’est pas une mauvaise idée…

Je n’ai pas continué plus loin l’analyse, il reste quelques minutes dessus, qui parlent de la campagne présidentielle, sujet où j’avoue faire une overdose.

Le seul point positif avec le Front National et les têtes du parti, père, fille ou autre, c’est qu’on sait à quoi s’attendre : un discours très brutal, des marqueurs d’extrême droite, un profond et dangereux conservatisme et un rejet de toute différence, surtout si elle est religieuse.

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Analyse d’un discours politique de François Fillon

jeudi 8 décembre 2016 à 01:54

J’ai choisi d’observer une partie du discours de François Fillon, vainqueur de la primaire de la droite et du centre et candidat de la droite à la présidence de la république française.

Le discours choisi est disponible à l’adresse suivante : https://www.youtube.com/watch?v=F24XwRMXxb4, sur la chaîne officielle de François Fillon. C’est son discours au palais des congrès de Paris. D’avance, bonne lecture.

Comme dans l’exercice précédent, qui portait cette fois sur un discours de Manuel Valls, j’ai tenté de décortiquer les paroles et de parler de la forme, des éléments de langage, plus que du « fond », si fond il y a, ce qui n’est pas toujours le cas.

Dans cette analyse, je vais également parler de « marqueurs », je ne sais pas si c’est le bon terme mais je trouve qu’il convient plutôt bien. Un marqueur peut être de gauche ou de droite.

Dans un discours politique, sans savoir qui parle, on peut relever un certain nombre d’éléments et d’idées qui nous disent si c’est un discours de gauche ou un discours de droite, ces éléments là, ce sont les marqueurs en question. Exemple : libéralisme, c’est plutôt un marqueur de droite. Social, c’est plutôt un marqueur de gauche, ainsi de suite.

Nous commençons à 0’44 avec : « je ne me fie pas aux sondages, je me fie aux français ».

Comme beaucoup d’autres, Manuel Valls également, il se présente comme le candidat « anti-système », anti-sondages, qui n’est pas là car les chiffres lui donnent raison. Le fait de se poser comme un candidat anti-système est important, puisque nous ne supportons plus le système. Il faut nous montrer ou nous faire croire que lui, il est différent.

A 0’56, François Fillon enchaîne avec « la volonté de nos compatriotes de construire une vraie alternance ».

On retrouve l’idée de la différence, la « vraie » alternance, pas celle que vous avez l’habitude de voir. Volontairement, il vient planter une petite graine de trois fois rien dans votre inconscient, et suggère l’idée que les autres possibilités sont des illusions.

Indirectement, il vient « taper » sur les autres candidats, sans les mentionner. C’est pratique de ne pas les mentionner, ainsi ils ne peuvent pas se sentir visés et ne peuvent donc pas se défendre.

A 2’23, M. Fillon déclare « certains s’érigent en candidats du peuple, moi je ne prétends rien, le peuple est là ».

Deux idées sont présentes dans ce passage. La première rejoint le passage précédent : « certains s’érigent… », il tape sur une masse difforme, sur « on-ne-sait-pas-vraiment-qui », pratique car de cette façon, il peut viser la gauche, la droite, tout le monde et n’importe qui sans pour autant avoir de problèmes.

Seulement, les tournures impersonnelles sont généralement des marqueurs d’extrême droite, « LE » parti qui se veut « anti-système » et qui va donc taper sur « eux », « ils disent que », « certains pensent que ».

La second point est « le peuple est là ». Je ne savais pas que le palais des congrès de Paris pouvait accueillir jusqu’à 66 millions de personnes. Le peuple n’est pas là, il n’y a que 7000 personnes, soit 0,010 % de la population française. D’un coup, ça fait sacrément moins que « le peuple », non ?

C’est aussi une façon de dire « vous représentez le peuple », de faire croire, donc, que son public est représentatif de l’opinion publique, ce qui est évidemment faux.

Vers les 4’04, il déclare «  aux internautes je demande d’envahir les réseaux sociaux ».

Le mot important ici est envahir. Envahir peut avoir beaucoup de significations, pas nécessairement violentes. Le fait est, et vous allez le lire après, qu’il puise beaucoup de mots dans le jargon militaire, dans la bataille, on choisira donc la définition suivante pour envahir :

Entrer en nombre et par la force dans un pays, une région, s’en emparer militairement.

Je ne sais pas vous, mais moi, je trouve cette image et cette demande assez violente.

A 4’39, François Fillon déclare « Autour de nous beaucoup ont pensé et espèrent encore que cette primaire serait jouée d’avance ».

On retrouve encore cette opposition entre, d’un côté, le « nous » et de l’autre le « beaucoup ont», la fameuse masse indéfinie, dont on ne sait pas grand-chose. C’est encore un marqueur plutôt utilisé par l’extrême droite. Un discours politique ne s’improvisant pas, ce passage a été choisi, on peut donc imaginer que Fillon commence, avant même sa victoire à la primaire, à chasser sur les « terres » de l’extrême droite.

On retrouvera ce marqueur à 4’42 avec « ils avaient mis le rouleau compresseur en marche », puis à 4’51 avec «  mais nous sommes un peuple libre », qui vient s’opposer à ce « ils » dit juste avant.

Nous sommes sur une approche historiquement très utilisée par l’extrême droite… l’approche manichéenne du « c’est nous qu’on est les gentils et eux les méchants », sans jamais définir lesdits méchants. L’usage a dévié et quasi toute la classe politique s’en sert maintenant, extrêmes, droite, gauche…

Une phrase creuse mérite d’être soulignée, à 5’50 : « je vous fais une confidence : nous nous battons pour gagner. ».

Personnellement, j’ai rarement vu quelqu’un se battre pour perdre, et vous ? La déclaration est creuse, elle ne signifie rien, cela n’a rien d’une confidence, c’est une évidence. Toute personne se battant espère gagner.

Mais les phrases vides, ça marche bien, preuve en est, à la fin de ce passage il est applaudi par son auditoire, qui scande « on va gagner » juste après.

Arrive ensuite un long passage, le premier, jusqu’à 5’57.

Fillon attaquera assez durement Hollande, la personne, la fonction, le mandat, le bilan, bref, une bonne grosse attaque bien brutale… à l’exception de Nicolas Sarkozy, à droite, c’est peu commun. Enfin, avant, c’était peu commun. Initialement, l’attaque directe comme ça est un marqueur d’extrême droite, encore plus lorsqu’on attaque la personne derrière la fonction.

Les attaques de ce type sont généralement des marqueurs… d’extrême droite. Et ils sont présents tout le long du discours. Dès lors, il ne faut pas trop s’étonner de la montée de l’extrême droite, puisque gauche comme droite piochent dans le champ lexical de l’extrême droite.

Cela permet aussi de se faire de la publicité gratuite sur le dos d’un absent : descendre l’adversaire permet de ne pas avoir besoin de mettre en avant son propre programme. Sarkozy était expert sur ce sujet là, il démontait le programme de l’adversaire et parlait rarement du sien. Pour information, les premières traces de ses propositions apparaissent … 10 minutes plus loin. Ce qui est long.

Have a break

Je marque une première pause pour faire un focus particulier sur quelques mots plus que sur d’autres : envahir, affronter, vaincre, honneur, battre sont des mots utilisés dans le discours de François Fillon. Ces mots appartiennent à nouveau au registre de la guerre, du combat. Cela peut sembler insignifiant mais c’est loin d’être le cas. La forme laisse entendre qu’il est en guerre et forcément… avec ce registre là, martelé à chaque phrase ou presque, on transforme peu à peu les gens en soldats. Ils ne réfléchissent plus, ils adoptent une posture d’attaquant ou de défenseur d’un leader, bref une petite armée. Le champ lexical choisi transforme l’auditoire et à force d’être dit et redit, encore et encore, il finit par réellement avoir un impact très important sur les personnes ciblées. Je referme ce petit aparté.

A 6’47, on retrouve d’ailleurs ce champ lexical du combat « Nous nous battons pour redresser notre pays ».

En replaçant ce passage dans le contexte de la phrase, voici ce que cela donne : « Mais, mais la victoire n’est pas une fin en soi, nous nous battons pour redresser notre pays, et ce devoir m’apparaît si urgent, si vital, que sans compromis j’ai fait de la vérité, fût elle inconfortable, l’axe de notre sursaut collectif ».

Et François Fillon de rajouter « cette vérité la voici, l’État d’urgence est partout ».

Prenons le temps de détailler cette phrase, volontairement longue, pour ne pas laisser le loisir d’une réelle réflexion et pour tomber en accord avec l’affirmation plus facilement.

Les tournures de la phrase demandent du temps pour être comprise mais il n’en laisse pas, il enchaîne et on se dit qu’avec le mot « vérité » dedans, c’est forcément quelque chose de bien. Et si votre cerveau n’a pas eu le temps de traiter l’information, il traitera le mot vérité, qui est un mot assez fort pour marquer, donc on se dira « roh, c’est sans doute vrai oui ».

Mais en soi, que dit-il vraiment ?

« Gagner c’est bien, mais ce n’est pas assez. Nous voulons redresser le pays et c’est tellement urgent que j’ai décidé de dire la vérité afin qu’on se réveille enfin ».

D’un coup, cette phrase bien… elle ne veut plus dire grand-chose. En quoi dire la vérité va permettre de redresser le pays ? Personnellement, j’ai beaucoup de mal avec le mensonge et pourtant ça ne m’aide pas à redresser quoi que ce soit…

Derrière cette phrase se cache aussi quelque chose de plus mesquin : « c’est la vérité qui nous réveillera », dit-il, pour résumer. Donc avant, le « peuple » dormait et était dans le mensonge. Lui propose d’apporter la vérité et part donc du principe que nous ne l’avons pas et que personne d’autre ne l’a. C’est une façon d’attaquer le « on » dont nous avons parlé tout à l’heure, sans le nommer.

Vers les 7’41, M. Fillon revient sur cette notion d’état d’urgence et dit que c’est « bien notre destin qui se joue, entre déclin ou sursaut ».

Cette annonce est à nouveau très manichéenne, binaire, et les propos sont assez pragmatiques. Soit nous allons sombrer, soit nous allons nous réveiller. Je vous laisse imaginer ce qu’il faut faire, selon lui, pour se réveiller. On se sent comme « enfermés » dans un monde où nous n’avons que deux options possibles. D’ailleurs, quelques instants plus tard il rajoutera « il n’y a pas d’échappatoire », histoire de bien enfoncer le clou.

François Fillon déclarera « La politique française ne se fait pas à la corbeille, s’exclamait le général de Gaulle ».

Deux choses : la première est un marqueur typiquement de droite, l’expression signifiant, en gros, que le monde de la finance ne saurait dicter sa loi à un état. Nous sommes donc dans une forme de logique libérale, donc, à droite. C’est raccord.

Deuxième point, tant de gauche de droite : la citation du général de Gaulle. Reprendre « le général », comme beaucoup aiment le dire, c’est bien. La France est attachée à son passé et cette référence parle à tout le monde : à ceux qui se souviennent de leurs cours d’histoire et à ceux qui connaissent le personnage, à la droite comme à la gauche car le gaullisme dépasse les clivages gauche / droite. Ainsi, en le citant, il tente lui aussi de dépasser ces clivages là et de rallier à sa cause beaucoup de plus de monde. Bref, citer De Gaulle, ça fait marquer des points.

Et Fillon de rajouter, à 8,40, « non mon Général », faisant ici autant référence au passage précédent qu’au jargon militaire qu’il utilise depuis le début de son discours.

Autre marqueur de droite, à 8’55, il parle de travailler plus, de dépenser moins. Là encore, c’est un marqueur de droite, c’est raccord. La droite est centrée sur la force de travail comme moteur de l’économie, travailler plus pour gagner plus… c’est de droite, on retrouve l’idée ici également.

A 9’26, Fillon déclare « l’élection présidentielle de 2017 ne peut pas être celle de la revanche. Elle ne peut pas être celle d’une alternance classique. Elle doit être le point de départ d’un peuple qui par tous ses instincts de vie se met à l’offensive et à l’action ».

Décortiquons ce passage : « L‘élection présidentielle de 2017 ne peut pas être celle de la revanche. » est à remettre en perspective avec ses attaques contre François Hollande.

Sa déclaration devient alors contradictoire, puisqu’il dit qu’il ne faut pas être revanchard mais frappe fort contre l’actuel président.

« Elle ne peut pas être celle d’une alternance classique. » est là pour vous faire croire que ce qu’il propose, ce n’est pas une alternance « gouvernement de gauche, gouvernement de droite » comme d’habitude.

Il se pose de cette façon en candidat « anti-système », encore une fois, comme tous les autres dans cette élection d’ailleurs.

Il est tellement le candidat anti-système qu’il prononce un discours de droite, avec des marqueurs traditionnels de droite, en citant des références de droite, avec un vocabulaire de droite.

Effectivement, c’est vraiment différent des autres … enfin, tant qu’il y croit lui, c’est déjà ça.

François Fillon déclare, ensuite, « Elle doit être le point de départ d’un peuple qui par tous ses instincts de vie se met à l’offensive et à l’action. ».

On retrouve « offensive », qui est dans le champ lexical du combat, brutal encore une fois. Quand à la phrase, elle est certes jolie, mais elle est assez vide.

Un élément est intéressant à analyser, aux alentours de 9’41 : « moi je ne parle de pas de réforme, j’en appelle à une transformation économique et sociale »

Une transformation économique et sociale, à l’échelle d’un pays, cela doit passer par des projets de loi, donc, ça doit passer par du changement, donc par une reforme. Donc, François, tu te fous de ma gueule.

En français et sans langue de bois, sa phrase devient : moi je ne parle pas de réforme, j’en appelle à une réforme économique et sociale » mais bon, là, c’est peut-être un peu trop gros pour ne pas se faire griller en plein foutage de gueule.

Oui, il tente de vous prendre pour des abrutis. Après avoir déclaré, peu de temps avant, « j’ai fait de la vérité, fût elle inconfortable, l’axe de notre sursaut collectif », ça passe assez mal.

Cet élément là, typiquement, c’est de la bonne grosse langue de bois, une manipulation linguistique destinée à vous faire croire qu’il fait différemment alors qu’il fait exactement la même chose.

C’est comme le passage de « pauvre » à « défavorisé », c’est un euphémisme certes, mais, avec beaucoup d’ironie, un défavorisé, ce n’est pas un pauvre ma bonne dame, non ! C’est une personne qui n’a quand-même pas eu de chance, la faute à pas de bol quoi. Alors qu’un pauvre, lui, peut trouver un coupable.

Ou le passage de réfugiés à migrant. Un migrant, on peut dire que c’est chiant, que c’est envahissant, que c’est indésirable. On peut le renvoyer chez lui parce que bordel, des migrants il y en a plein.

Essayez de dire ça d’un réfugié. Genre un réfugié politique syrien tiens. Vous allez voir, ça passe beaucoup moins bien, pourtant c’est la même chose.

C’est juste une question de langage et d’enfumage collectif donc, vous avez compris le principe, on passe à la suite.

L’autre bonne blague arrive vers 9’45, avec « je suis celui qui propose les solutions les plus cohérentes, les plus radicales ».

L’idée ici est de nous faire croire que les solutions les plus cohérentes sont les idées les plus radicales. Ce qui est absurde.

Prenons un exemple : renvoyer les réfugiés chez eux, c’est une solution radicale. Est-elle pour autant cohérente ? Non. Vous avez compris le principe je pense.

A 9’51, il déclare « Je suis celui qui s’adresse à tous les français, à leur lucidité, à leur courage. ».

Ici, la tournure de la phrase est également importante : il déclare s’adresser à tous les français, dépasser les clivages gauche / droite, on rejoint l’idée du gaullisme citée précédemment. Jusque là, ça va.

Il déclare s’adresser à tous les français donc, et à leur lucidité et leur courage. Comprenez par-là que ceux qui ne sont pas pour lui ne sont ni lucides, ni courageux. Évidemment, il est obligé de le déclarer ainsi car dire « ceux qui ne votent pas pour moi ne sont pas lucides et sont lâches », cela ne passe généralement pas très bien dans l’opinion publique.

Bref, si vous avez décidé de voter pour une autre personne, bien… vous êtes stupide, en gros.

Aux alentours des 10’10, Fillon nous offre (encore) un long passage : « Je ne fais pas de la pêche électorale et des combinaisons, moi je trace mon sillon avec mon projets », qui doit être mise en perspective avec la suite qui débute à 10’28 : « je vais vers tous les français pour les entendre », puis avec le passage à 10’31 « les agriculteurs, les médecins, les enseignants, les policiers, les artisans, les entrepreneurs et tant d’autres encore ».

Fillon n’a pas le même style de communication de Valls, dont j’ai parlé dans un billet précédent, bien qu’on retrouve des sujets similaires dans les deux discours. Il fait de longues phrases, détaillées, avec des idées qui s’étendent sur de longs passages. C’est encore le cas ici.

Il ne fait pas de la pêche électorale mais quelques instants après, il déclare s’adresser à tous les français et va jusqu’à citer certaines professions. Ce qui, techniquement, ressemble quand-même à de la pêche électorale… du coup, il déclare ne pas en fait mais il en fait. On retombe sur la construction de ses autres passages, comme celui sur la réforme. D’ailleurs, en parlant de passages longs…

10’52 : « je veux incarner l’orgueil d’une nation qui ne se laisse pas abattre. Je veux être leur porte parole dans un monde qui a besoin de la France, c’est mon combat et je viens vers vous porté par la confiance que fait naître en moi cette incroyable aventure d’un pays qui par sa bravoure, par sa culture, par son goût du progrès, a réussi à se placer parmi les 5 plus grandes puissances du monde. »

S’en suit une vague d’applaudissements.

Nous sommes dans une approche classique du discours politique ici : clairement, parler pour ne rien dire. Il dit qu’il veut être notre porte parole, comprenez notre président. Puisqu’il est en campagne, nous pouvons nous en douter.

Puis, comme depuis le début, il utilisera de grandes et longues tournures sans fin pour décrire une situation. La France est dans les cinq plus grandes puissances du monde (note personnelle et non neutre : merci au continent africain soit-dit en passant, exploité depuis des années par notre si joli pays, maintenant « indépendant », et donc les pays sont encore sous le Franc CFA… qui initialement signifiait Colonies Française d’Afrique et qui peut maintenant signifier Communauté financière d’Afrique… avouez que ça passe mieux, n’est-ce pas ? Tout est dans le langage, s’il est dit, redit, répété et martelé, il devient la réalité, mais passons…)

En résumé, sa longue – et chiante, avouons-le – phrase signifie juste qu’il trouve son inspiration dans notre histoire. Présentée ainsi on se demande bien quelle est la valeur ajoutée de ladite phrase, la réponse est assez simple : aucune.

L’analyse de la suite du discours pourrait s’avérer très intéressante, on obtient la confirmation qu’il se déclare gaulliste, on retrouve des marqueurs très de droite type  nous avons une histoire, un passé, 2000 ans d’histoire, la révolution, une belle épopée et il faut la prolonger, comprenez par là « on fait n’importe quoi maintenant, c’était mieux avant », marqueur de droite, du parti des conservateurs, du « c’était mieux avant », en historique opposition avec la gauche, considérée comme plus progressiste, plus « vous verrez ça sera pas mal après »

L’analyse pourrait continuer, donc, mais je pense que moins de 5 % des lecteurs sont arrivés jusqu’ici.

J’ai détaillé environ 11 minutes d’un discours qui en fait 63 et je ne suis que moyennement tenté d’écrire un article qui ferait passer The Blah Story, Roman en 23 volumes, pour un livre de chevet.

Comme d’habitude, n’hésitez surtout pas à partager vos avis et impressions dans les commentaires et, si vous avez une idée d’un discours à analyser, n’hésitez pas, partagez 🙂

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Entre nous… petite analyse du discours de Manuel Valls

mardi 6 décembre 2016 à 21:50

Le premier billet que j’ai rédigé, il y a de cela bientôt 10 ans, parlait de l’art de la langue de bois dans le monde politique. Tout débutant que j’étais, perdu au fin fond d’un tout petit blog hébergé chez Google (soyez indulgents), je m’étonnais que si peu de monde analyse la parole politique.

Attention, je ne parle pas de l’interprétation hein, mais de l’analyse « de fond », de la construction des paroles, phrases, du choix des mots, des figures de style… alors j’avais rédigé un petit trois fois rien, sur l’art de la langue de bois. Je partais, alors, dans une analyse, un constat, une étude d’une véritable pratique généralisée à l’ensemble des acteurs du monde politique.

Ces acteurs, députés, maires, sénateurs, ministre et bien entendu président, en rupture totale avec les citoyens, cette rupture aggravée depuis, tant le lien social qui les relie à ce monde est mort et enterré.

Tu vois (on va se tutoyer un peu), dans le passage précédent j’ai utilisé quoi… deux, peut-être trois idées fortes, citoyens, rupture, lien social… et à mon avis, tu as pensé « ouais c’est pas faux ! »… alors qu’en soi, ce que j’ai déclaré, c’est du vent. Ce sont des banalités qui sont quasi systématiquement vraies. La langue de bois, c’est un peu ça.

C’est un texte que tu ne comprends pas forcément parce qu’il y a plein d’idées qui vont t’empêcher de penser réellement, plein de notions qui se bousculent… et tu finis par dire « oui, c’est plutôt vrai, ses paroles sont pleines de bon sens. ».

Dis-toi que c’est le jeu préféré de la politique. C’est tellement utilisé que c’est devenu naturel, qu’ils ne sont pas, en soi, capables de réellement sortir de cette chose, pourtant mauvaise et néfaste.

Bref, sans plus attendre, petite analyse du discours de candidature de Manuel Valls au poste de Président de la république française.

Dans son introduction, on pourra relever quelques éléments qui ne veulent absolument rien dire :

« Cette ville où on se parle toujours, directement, avec franchise »

« Cette ville qui est un école, une école de la vie. »

Dans l’ensemble des villes, les gens se parlent toujours, parfois directement, parfois pas, parfois avec franchise, parfois non. La ville de Manuel Valls, comme il a aimé la présenter ainsi, n’échappe pas à cette règle, elle est comme n’importe quelle autre ville de France.

Bref, c’est une ville quoi. Et toutes les villes sont des écoles de la vie, chaque expérience est une école de la vie.

Bref, c’est une vie dans une ville, une vie comme plein d’autres vies, dans une ville comme plein d’autres villes. C’est sûr, c’est moins beau comme texte, mais bon…

Je note ensuite, mais c’est sur l’aspect mise en scène, le…disons… l’extrême spontanéité du public :

Manuel Valls est là, devant un pupitre, avec un slogan et un hashtag #Valls2017. Manifestement, tout le monde sait donc pourquoi il est là, enfin normalement… Mais lorsque M. Valls déclare « alors oui, je suis candidat à la présidence de la république », les applaudissements éclatent, la joie déborde et tous crient en cœur « oh oui, Manuel notre sauveur »… bon, peut-être pas pour le dernier point, d’accord. Bref, une belle mise en scène, un beau spectacle sur lequel je reviendrai ultérieurement, tu vas voir, c’est important.

« L’Homo Politicus » aime certaines figures de style plus que d’autres, en tête on retrouve l’oxymore et le pléonasme, d’ailleurs, aux alentours de 1’25, M. Valls en fait un joli : « c’est une conviction totale ».

Dis-moi, simple question : est-ce que tu as déjà vu une conviction partielle ?

« Alors, oui, j’ai une conviction, aux alentours de, roh je sais pas, 60-70 % », ça n’existe pas.

« Une conviction totale », c’est fait pour marquer inconsciemment ton esprit. Parce que lorsqu’on souligne des choses, qu’on insiste bien lourdement dessus, elles rentrent plus facilement en mémoire, que tu sois d’accord ou non avec les propos.

D’ailleurs, M. Valls utilisera plus ou moins une approche similaire quelques secondes après en disant « je veux tout donner, tout donner pour la France ». Ces passages sont faits pour marquer l’esprit, retenir l’attention et potentiellement faire qu’on parle plus de ça que des autres points. Donc, même si ces propos sont totalement creux, « conviction totale » et « tout donner, tout donner » vont rester dans ton esprit plus longtemps que le reste.

Il continuera un peu avant les 2′, en enchaînant « en parfaite loyauté » et « le soucis constant ».

En parfaite loyauté. Même construction que la conviction totale. Être loyal, c’est assez binaire. Soit une personne est loyale, soit elle ne l’est pas, elle ne peut pas être plus loyale que … bien, loyale. Donc être en parfaite loyauté, c’est simplement être loyal.

Seulement, il essaye de te faire croire que c’est au-delà de la simple loyauté et, pire, ça marche avec beaucoup de gens. C’est d’ailleurs le but de ce passage.

Quant au soucis constant… même chose. Je ne l’explique pas car je pense que c’est clair.

Manuel Valls fait attention aux mots qu’il prononce. Dans la suite de son discours où il est en parfaite loyauté avec le pré…le… François Hollande, Manuel Valls prendra bien soin de ne pas prononcer « président », tantôt à parler du « chef de l’état », tantôt à parler de « François Hollande » mais jamais de la fonction qu’il occupe actuellement. N’allez pas croire que c’est insignifiant, au contraire, c’est assez révélateur même.

M. Valls déclare donc son « émotion », son « affection » à François Hollande, sans parler du président et après avoir déclaré, selon des journalistes, qu’il ne supportait plus ce dernier. Délicieux… mais j’ai quand-même l’impression qu’il se moque un peu de nous.

On continue, sur la « très grande fierté », vers 2’41… bon, je te laisse deviner ce que c’est, tu as tout ce qu’il te faut pour.

M. Valls déclare juste après « et d’avoir engagé des réformes essentielles ». Ah… la réforme. La réforme c’est un mot prononcé très souvent par l’Homo Politicus. Généralement, il cherche à nous faire croire que c’est une bonne chose. Sauf que dans les faits, à chaque…réforme, nous avons perdu quelque chose. Mais c’était nécessaire, essentiel, c’est Manuel qui le dit.

A qui ? A quoi ? A quel prix ? Je ne sais pas, mais c’était nécessaire. Le fait de rajouter nécessaire derrière réforme est là pour ne pas pouvoir critiquer. C’était une réforme… mais une réforme nécessaire. Faire croire à la nécessité d’une réforme, c’est tuer une partie de la contestation avant même qu’elle arrive car… bah… c’est nécessaire.

Oui, généralement, quand tu entends « le truc nécessaire », c’est que la … réforme… est vraiment vraiment mauvaise.

J’avance un peu dans le temps, n’ayant pas prévu d’écrire plus de 3500 pages aujourd’hui.

Vers les 4’28, M. Valls explique qu’il veut une France « indépendante, indépendante » (la répétition, oui, encore) et… c’est tout. Indépendante de ? Qui ? Quoi ? Sur quels aspects ? Comment ? Bonne question. Il parlera, plus tard, de l’Europe qui n’est pas assez présente et pas à la hauteur de ses espérances pour aider les pays de l’UE.

Pendant ce temps là, dans mon cerveau.
– « Du coup, je suis un peu perdu… il veut une France indépendante ou il veut que l’Europe intervienne davantage ?
– Il veut les deux en même temps.
– Mais il peut pas, si nous sommes indépendants, l’Europe doit moins être là et si elle est là nous sommes moins indépendants. Il peut pas, c’est pas possible !
– Oui, mais il veut les deux. Tu peux pas comprendre c’est de la politique. »

Aux alentours de 6’29, M. Valls déclare « ma candidature, c’est aussi une révolte. » J’ai recraché mon café à ce moment là et je me suis jeté sur mon dictionnaire, est-ce qu’on m’aurait menti sur la définition de ce mot ?

Révolte :

Action menée par un groupe de personnes qui s’opposent ouvertement à l’autorité établie et tentent de la renverser. – Attitude de quelqu’un qui refuse d’obéir, de se soumettre à une autorité, à une contrainte.

Bizarre, il ne s’oppose pas à l’autorité établie puisqu’il fait partie du « système » et il ne refuse pas d’obéir puisqu’il a dit, précédemment, qu’il avait toujours été exemplaire. Il ne refuse pas de se soumettre à une autorité non plus, ni à une contrainte.

Peut-être qu’il se moque juste de nous et qu’il a soigneusement choisi ce terme pour nous faire penser qu’il était passionné, animé par un désir profond de… de je ne sais pas trop quoi, mais profond quoi. Étrange, les révoltés que je connais ne se présentent quand-même pas à la présidence de la république.

Disons, pour lui faire plaisir, que c’est un « révolté mais pas trop », allez.

M. Valls vient, ensuite, opposer certains thème ou certaines images, comme la liberté qu’il va opposer au fait de DEVOIR voter. Il utilisera également les mots bouclier et protéger, un registre qui fait penser au combat, pour parler de tolérance.

Ne bougez pas, je m’en vais protéger la paix avec mes armes nucléaires.

Exactement, il dira « la laïcité, qui est notre bouclier pour assurer la tolérance, pour protéger ». La laïcité est devenue une arme dans la bouche de l’Homo Politicus, détournée de son sens premier, elle permet, maintenant, de « se protéger » pour « assurer la tolérance ». Mais se protéger de qui ? De quoi ? Quel est le message que M. Valls tente de faire passer ici ?

J’ai écouté ce passage encore et encore et je n’ai pas la réponse, mais je n’aime pas spécialement tout ce que cela peut laisser entendre, faites-vous votre propre avis sur le sujet.

M. Valls parlera ensuite de l’égalité hommes/femmes. C’est un point important, c’est vrai, les femmes sont sous représentées dans de très nombreux secteurs, y compris dans les institutions publiques.

Certes les choses changent car le pourcentage de femmes dans les institutions augmente… mais elles sont généralement en bas de l’échelle, ont des postes précaires et restent, dans de trop nombreux cas, sous payées en comparaison aux hommes qui jouissent encore et toujours de…

Attendez, est-ce que quelqu’un a dit à Manuel Valls que derrière lui, il n’y avait que 5 femmes et plus de 10 hommes ? Et que même sur les plans larges les femmes étaient nettement sous représentées ? Et qu’on ne me parle pas de spontanéité de l’événement, tout est orchestré.

Bref, un homme qui parle d’égalité sans l’appliquer. Un homme quoi. C’est peut-être un détail pour vous, mais pour moi ça veut dire beaucoup…

M. Valls enchaînera sur « Ce fameux modèle social français qu’il faut moderniser mais aussi préserver… »

On oppose à nouveau deux idées. Conserver et moderniser. On conserve ou on modernise ? Les deux sont, par définition, difficilement compatibles. C’est un paradoxe et votre cerveau n’aime pas du tout les paradoxes, donc il « zappe » ce passage. C’est une technique redoutable qui, à nouveau, vous empêche de vous concentrer réellement sur le message.

M. Valls continuera en disant qu’il faut « mettre la France à la hauteur d’un monde nouveau », ce qui laisse entendre que la France est en dessous. Par la suite, il expliquera donc que l’Europe n’est pas au niveau, que certains pays du monde non plus… comment est-il possible de mettre la France à la hauteur d’un monde qui est en dessous de cette dernière ?

A nouveau, et sans doute inconsciemment tant c’est un réflexe, le discours est paradoxal, votre cerveau « zappe » ou ne retiendra qu’une seule chose, ce qui vous empêchera de comprendre le propos dans sa globalité.

Un autre « What the fuck » fera son apparition avec « l’économie verte ». L’économie verte, c’est un oxymore. L’économie est un moteur de la croissance, hors la croissance est conditionnée aux limites du monde. Lorsque Manuel Valls parle d’économie verte, il parle de « croissance verte », mais cette dernière n’est ni verte, ni indéfinie dans le temps. Lorsqu’il n’y aura plus de ressources, il y aura forcément une décroissance, et plus il y aura de croissance, plus la décroissance arrivera rapidement. Nous sommes en présence, ici, d’un élément de vocabulaire très « langue de bois » ou « bullshit » si vous préférez.

Comprenez par là qu’une société qui fonctionne est une société qui connaît la croissance, vous savez, ces trucs quand on parle du PIB par exemple. Mais plus ce PIB est important, plus on consomme les ressources de notre planète qui ne sont pas infinies. Bref, parler d’économie verte ou de croissance verte, c’est grosso modo de la communication… et ça marche.

Bref. Un dernier point.

« La démocratie sociale », expression prononcée par M. Valls. C’est quoi, une démocratie pas sociale ? Une démocratie, c’est le pouvoir du peuple, par le peuple, enfin, au moins étymologiquement parlant. Donc, une démocratie sociale, c’est … une démocratie, tout court. Non ?

N’étant pas spécialiste et n’ayant pas pris le temps de tout décortiquer, je m’arrête ici et je vous laisse vous faire votre propre avis sur le billet. N’hésitez surtout pas à me dire si vous avez aimé l’exercice, auquel cas, si c’est le cas il y aura peut-être d’autres « analyses ».

PS : si tu veux te faire mal toi, aussi, c’est par là : https://www.youtube.com/watch?v=UwqA3sQh7zg

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