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La ligue du lol est la manifestation d’un problème plus large : « nous ».

mercredi 13 février 2019 à 18:03

Avant toute chose, il convient de définir deux choses : « nous » et « la ligue du lol ». Nous, ce sont les hommes, des hommes blancs et hétérosexuels, dont je fais partie. Ce billet n’a pas vocation à être excluant, mais les propos tenus sont destinés à des personnes en particulier, j’espère que vous le comprendrez.

La ligue du lol, quant à elle, était un groupe, initialement crée sur Facebook, par un jeune journaliste à l’époque, Vincent Glad. Ce groupe très majoritairement composé d’hommes issus du même milieu journalistique avait pour attraction favorite de se déchainer majoritairement sur des femmes, via plein de choses toutes plus dégueulasses les unes que les autres : spam sur les réseaux sociaux, insultes, commentaires sexistes et misogynes, photo montages, ragots, intimidations, canulars téléphoniques, harcèlement en ligne, harcèlement dans la vie physique et autres joyeusetés. Selon leurs excuses, toutes plus pourries les unes que les autres, ils n’étaient pas conscients des impacts que leurs actions pouvaient avoir sur leurs victimes d’un matin, d’un jour, d’une semaine ou plus. Aujourd’hui encore, des personnes sont marquées par les agissements de cette ligue, certaines ont mis des années à se reconstruire. Bref, la ligue du lol, c’était un boy’s club abject et dégueulasse.

Ces précisions étant faites, passons à la raison qui me fait écrire ces lignes. D’avance, mes excuses, c’est un billet un peu décousu, qui s’écrit d’une traite, « one shot » comme on dit, je veux que mes idées soient restituées telles qu’elles viennent et pas retravaillées pour former un billet plus conventionnel.

La ligue du lol était et est un problème. Un problème toujours d’actualité. Car des ligues du lol, il en existe plein, dans de très nombreux milieux, sous de très nombreuses formes, avec de très nombreux non. La mise en lumière de cette ligue devrait nous faire réfléchir, nous, les hommes, à nos comportements. En réalité ce n’est même pas cette ligue qui devrait nous faire réfléchir à nos comportements, nous devrions le faire naturellement, mais il faut croire qu’une bonne partie des hommes ne sont pas foutus de le faire, sauf avec un électrochoc. J’ose croire que la ligue en question est un électrochoc qui va permettre de remettre à plat un sacré paquet de choses.

Ce billet s’adresse principalement à ce nous, donc. Et que les personnes derrière ce nous se sentent concernés ou non, ils le sont. Messieurs, d’avance, si vous vous braquez à la lecture de ce billet, conseil : laissez votre égo de mâle là, et reprenez votre cerveau pour réfléchir à la portée de vos actes et de vos paroles comme à la portée vos inactions et de votre silence.

Premièrement, messieurs, nous sommes des privilégiés. Oui nous sommes, par rapport aux femmes, aux personnes racisées, aux personnes des communautés GRSM (LGBT+ pour résumer et tenter de n’exclure personne sans en arriver à un LGBTQI-je-suis-désolé-je-ne-sais-plus-la-suite), des personnes privilégiées.

Nous n’avons pas besoin de nous battre pour prouver notre légitimité, nous n’avons pas besoin de faire trois fois plus d’efforts pour convaincre, on ne nous manque pas de respect 50 fois par jour, on ne se fait pas siffler dans la rue pour un oui pour un non, on ne se fait pas traiter de pute ou autre parce qu’on refuse de donner notre numéro de téléphone, on ne se fait pas (oui cette phrase va être TRES longue) dévisager de la tête aux pieds lorsqu’on rentre dans un endroit quelconque, on ne se fait pas insulter de salopes ou autre quand on a eu de nombreuses partenaires sexuelles dans notre vie, et les gens ne se disent pas « il en a baisé des nanas, il doit en vouloir plus, forcément », on ne nous apprend pas à avoir peur dans la rue parce qu’un mec peut surgir de nulle part et te faire du mal, on ne nous dit pas que ne pas se raser c’est moche, à poste et compétences équivalentes, nous sommes payés plus que les femmes dans bien des secteurs d’activité, on ne se moque pas de nous quand nous ne comprenons pas quelque chose mais on nous explique, on ne nous dit pas « mais t’as pas baisé » quand on réagit mal à une blague prétendument drôle. On ne nous impose pas un culte du corps, de la beauté, et bien d’autres dictats. Nous, on a des poches de jean qui servent à quelque chose, et si tu rigoles à cet exemple, tu vas aller te renseigner. Nous, on ne viendra pas nous insulter ou nous casser la gueule parce qu’on aime quelqu’un du même sexe ou parce qu’on en a changé. On ne nous dira pas que nos pratiques sexuelles sont déviantes, on ne nous stigmatisera pas, on ne nous montera pas du doigt, on ne se sentira ni mal, ni sales, quand les gens parleront de nous. Nous, les gens vont d’abord regarder nos compétences avant de regarder notre visage ou nos formes.

La liste pourrait être encore plus longue, mais vous avez compris, j’espère, que oui, nous sommes des personnes privilégiées, hautement privilégiées. Ce n’est ni en mal ni en bien que je dis cela, ce n’est ni sale, ni péjoratif et vous n’êtes pas responsables de l’acquisition de ces privilèges, mais ils sont là.

Vous les avez. Même si vous n’en êtes pas conscients.

Que vous le vouliez ou non. Vous devez en prendre conscience et reconnaitre cela, sans quoi jamais vous ne serez capables de comprendre le problème que nous représentons.

Nos comportements, nos actions, nos paroles ou au contraire, l’absence d’actions, ou de paroles, doit nous questionner. Pourquoi voyons-nous des choses anormales, sexistes, déplacées, sans y réagir ? Pourquoi entendons-nous des choses abjectes, sans s’interposer ? Vous vous demandez quoi ? Petit florilège, entendu de mes oreilles dans ma vie :

Qui n’a jamais entendu ça ? Vous l’avez déjà prononcé ? Et vous trouvez ça normal ? Spoiler : ça ne l’est pas.

Ce comportement n’est pas acceptable.
Ni ces paroles
Ni cet état d’esprit abject.

Et pourtant, la plupart du temps, nous ne disons… rien. Voire pire, on participe, pour participer au phénomène du groupe social, en adopter les code, être « à la mode », bien vu, accepté par le groupe.

En quoi l’acceptation d’un groupe d’hommes au comportement à ce point déplorable est-elle une bonne chose ?

Nombreuses sont les raisons, mais la seule qui me semble à la limite acceptable, c’est la peur. Parce que c’est une peur, donc l’estimation pas totalement consciente d’un risque induit par une situation donnée. « Je n’irai pas dire au géant hyper costaud et très con que ce qu’il dit est déplacé, sexiste ou insultant, car il va me frapper. » Je n’ai pas dit qu’il fallait laisser faire, mais que je comprenais le sentiment de peur généré face à cette situation.

Ce ne rend pas ce silence acceptable pour autant, pour cette raison comme pour n’importe quelle autre raison.

La ligue du lol a horrifié bien des gens et fait remonter des souvenirs à la surface, pour beaucoup de monde. Des hommes ont été horrifiés, et ce qui m’horrifie, moi, c’est que des gens savaient, ont vu les choses se faire, certains en détails, d’autres en surface, mais étaient là, auraient pu dire quelque chose, auraient pu intervenir… mais n’ont rien dit. Comme beaucoup d’autres personnes, d’hommes, de « nous », qui, chaque jour voient des choses se passer, entendent des choses qui ne devraient pas être prononcées, et ne disent rien.

Votre silence condamne les victimes et vous rendent au moins en partie coupable. Je n’ai pas la volonté de vous culpabiliser, là n’est pas mon but, mais il faut utiliser les bons termes. En laissant les choses se faire, au prétexte d’une inclusion sociale au sein d’un groupe, ou que sais-je encore, vous vous rendez coupable.

Et cette culpabilité devrait vous revenir comme une claque en pleine figure, pour vous faire prendre conscience que le monde ne changera pas du jour au lendemain, et pas sans vous.

Vous n’allez pas vous réveiller, un beau matin, et « paf », plus d’injustice et de commentaires haineux. La question est : dans quel monde on veut vivre demain ? Dans un monde ou des ligues du lol continuent d’exister, ou dans un monde où Égalité signifie vraiment quelque chose, pour tout le monde ?

Alors, messieurs, nous, il est peut-être venu le temps de nous asseoir, de réfléchir et de remettre à plat bien des choses.

Une dernière note : si vous venez vous déchainer dans les commentaires ou sur les réseaux sociaux, souvenez-vous qu’il y a une personne derrière l’écran, et qu’il n’y a que l’écran qui est insensible et qui ne se fissure pas.

Source : http://pixellibre.net/2019/02/la-ligue-du-lol-est-la-manifestation-dun-probleme-plus-large-nous/


Lettre ouverte aux députés afin de défendre le droit à l’anonymat

mercredi 6 février 2019 à 11:45

Mesdames et messieurs les députés, les orientations politiques actuelles me laissent penser que, d’ici peu de temps, une proposition de loi arrivera pour « réguler l’anonymat en ligne ». Trois de vos collègues, députés du groupe La République En Marche, Raphaël Gérard, Laurence Vanceunebrock-Mialon et Gabriel Serville, ont déjà sollicité le secrétaire d’État auprès du ministre de l’Économie et des finances et du ministre de l’Action et des Comptes publics, chargé du Numérique, M. Mounir Mahjoubi, sur ce sujet. (source : https://www.nextinpact.com/news/107564-des-deputes-lrem-veulent-forcer-twitter-a-recueillir-piece-didentite-a-creation-dun-compte.htm)

Dans le courrier qui lui a été adressé, le dernier paragraphe propose la création d’une obligation légale de recueil des pièces d’identité lors de la création d’un compte sur les réseaux sociaux, en citant ce qui existe déjà pour AirBnb, qui demande à l’utilisateur de fournir des justificatifs d’identité afin de créer un compte sur la plateforme.

Si ce besoin se justifie pour utiliser le service de AirBnb, la réservation d’un logement pour une période donnée étant déjà conditionnée à des obligations légales, dont celle de communiquer son identité civile, il n’en est pas de même pour procéder à une inscription sur les réseaux sociaux. Mesdames et messieurs, l’introduction de telles dispositions légales pour les réseaux sociaux serait problématique à bien des égards. Pour comprendre pourquoi, je vous invite à consacrer quelques minutes à la lecture de cette lettre, afin de faire un choix éclairé le moment venu. 

Premièrement, un ensemble de lois permet déjà d’identifier un individu sous pseudonyme, sur Internet. Des cas d’incitation à la haine, de diffamation ou d’insultes proférées sur les réseaux sociaux ont été transmis à la justice, qui a fait son travail et a jugé et condamné les auteurs des propos en question, comme vous pouvez l’observer ici avec ces exemples : https://twitter.com/IanBrossat/status/1087970143307788290 ou encore là https://twitter.com/LindaKebbab/status/1091414854605381637 (ou l’article https://www.20minutes.fr/justice/2442235-20190202-policiere-menacee-mort-viol-homme-condamne-quatre-mois-prison sur le sujet). L’anonymat n’est donc pas un obstacle au dépôt de plainte ni à la judiciarisation des cas, ni au fait de pouvoir condamner des personnes. 

Il serait, en revanche, davantage utile et préférable de renforcer la justice afin qu’elle dispose des moyens nécessaires pour identifier plus rapidement les auteurs des méfaits ou des délits dont nous parlons, plutôt que de créer une énième loi sans se donner les moyens techniques, humains et financiers de l’appliquer. 

Deuxièmement, l’anonymat que vous ciblez n’existe pas. Le réel anonymat, sans possibilité d’identifier qui est derrière un pseudonyme, n’existe pas ou très peu. De nombreux éléments permettent d’identifier un individu : une adresse IP, une adresse e-mail, la localisation d’un message, les métadonnées d’une photo comprenant des coordonnées GPS, le croisement d’un ensemble de messages, et autres traces, nombreuses… Dans tous les cas, les fournisseurs de services de communication en ligne, comme les réseaux sociaux, disposent d’assez d’éléments pour identifier ou pour permettre l’identification d’un individu. Lorsqu’un cas est transmis à la justice, elle dispose généralement des éléments techniques nécessaires pour lever le pseudonymat d’un individu et ainsi pouvoir le mettre devant ses responsabilités face à la loi. 

Troisièmement, l’anonymat (qui n’en est pas réellement un, comme nous l’avons vu) est une composante essentielle de la liberté d’expression. Je m’appuie, pour affirmer cela, sur les avis des personnes les plus éclairées sur le sujet : Monsieur le secrétaire d’état auprès du ministre de l’Économie et des finances et du ministre de l’Action et des Comptes publics, chargé du Numérique, M. Mounir Mahjoubi, s’oppose à la levée de l’anonymat, il en comprend les enjeux : https://www.bfmtv.com/tech/anonymat-sur-les-reseaux-sociaux-pas-souhaitable-et-pas-possible-d-apres-mounir-mahjoubi-1619519.html. Il n’est pas seul, Romain Pigenel, qui a dirigé la campagne numérique de François Hollande en 2012, devenant par la suite responsable de la communication web de l’Élysée avant d’arriver au Services d’Information du Gouvernement (SIG) en qualité de directeur adjoint en charge du numérique du SIG, s’oppose lui aussi à la levée de l’anonymat en ligne, dans une tribune publiée sur Médium, que je vous invite à lire : https://medium.com/@romain_pigenel/pourquoi-il-faut-d%C3%A9fendre-lanonymat-sur-internet-3d79de93b1d0. L’auteur appuie ses propos sur son expérience, sa connaissance fine d’Internet et sur une étude de l’université de Zurich, datant de 2016, qui détricote la croyance commune consistant à dire que l’anonymat entraîne des propos violents. Ces personnes ne sont pas les seules à défendre l’anonymat en ligne, de nombreuses personnes expertes du sujet, celles et ceux qui font Internet tel que vous le connaissez aujourd’hui, s’opposent à cette levée de l’anonymat sur Internet. 

Dans un billet publié sur ce blog, consultable à l’adresse suivante : http://pixellibre.net/2019/01/la-levee-de-lanonymat-est-elle-une-bonne-idee/, j’ai également expliqué en quoi lever l’anonymat sur Internet était une mauvaise idée, en quoi elle représentait un danger. Une partie non négligeable des personnes présentes sur les réseaux sociaux ont besoin de cet anonymat pour pouvoir s’exprimer librement. Des personnes anonymes sont déjà la cible de propos extrêmement violents sur Internet. Les auteurs de ces propos se justifient car ces personnes sont des femmes, ont une orientation sexuelle autre que l’hétérosexualité, ont des convictions qui ne sont pas partagées par les auteurs des violences. Retirer l’anonymat à ces personnes déjà victimes, c’est les exposer à des risques autrement plus importants que ceux qu’elles prennent déjà. Dans de nombreux cas, c’est l’anonymat qui a permis aux victimes de pouvoir s’exprimer sans craintes.

Est-ce dramatique ? Oui. Leur seul crime est celui de s’exprimer, comme n’importe quelle autre personne. Ils ne font rien de mal et sont victimes. C’est un problème, un problème qu’il faut régler, oui. Mais pas en supprimant ce qui les protège de bien d’autres problèmes que ceux déjà rencontrés actuellement. 

De nombreux propos haineux se tiennent sur Facebook, où la règle qui domine est celle des comptes identifiés et nominatifs. Pourtant, comme je viens de le dire, de très nombreux propos haineux sont sur cette plateforme. La levée de l’anonymat n’aurait aucune conséquence positive dans cette configuration. En effet, les propos haineux, racistes, diffamatoires et autres sont souvent exprimés sans pseudonymat pour donner plus de portée à ces propos, leur auteur pensant que cela leur donnera plus de crédibilité. Les seuls réellement concernés, pénalisés, si vous veniez à voter une loi pour la levée de l’anonymat en ligne, seraient précisément les personnes que vous cherchez à protéger. Par ailleurs il n’est pas certain que lever les conditions d’une forme d’exutoire soit bénéfique pour la société.

La levée de l’anonymat que Monsieur Macron souhaiterait mettre en place est en soi une atteinte grave à la liberté d’expression, une atteinte à l’essence même d’internet.

« Ce genre d’obligations – si elles passaient par la loi – seraient impossibles à respecter pour les petits acteurs et risqueraient fort de renforcer davantage les grandes plateformes américaines », explique Félix Tréguer, de la Quadrature du Net, l’association de défense des droits et libertés des citoyens sur Internet. « Emmanuel Macron oublie que l’anonymat constitue un droit associé à la liberté d’expression et de communication et au droit à la vie privée. Il est reconnu comme tel au niveau international, notamment par la Cour européenne des droits de l’Homme », a-t-il ajouté, avant de rappeler que les élites politiques ont de « la méfiance envers la parole critique ou irrévérencieuse qui se déploie sur Internet. » (source : https://www.laquadrature.net/2019/02/02/bfmtv-fin-de-lanonymat-sur-le-web-les-limites-du-projet-demmanuel-macron/)

Twitter France, avec lequel certains députés ont eu de récents échanges, n’est pas nécessairement opposé à l’usage d’une carte d’identité pour pouvoir s’inscrire, comme Facebook ne l’est pas. C’est une évidence, ils seront pour, à n’en pas douter. Le patron de Facebook, M. Zuckerberg, s’est déjà déclaré par le passé opposé à l’anonymat : https://www.lemonde.fr/technologies/article/2014/04/17/mark-zuckerberg-precise-sa-strategie-pour-facebook_4402706_651865.html. Il va sans dire que ces géants voient un intérêt certain à disposer de nos données d’identité, qui viendront alimenter leurs lucratives bases de données. Nous pourrions nous dire que Facebook ou Twitter traiteront nos données sérieusement, mais je crois que le scandale de Cambridge Analytica devrait vous prouver que non. Les pratiques de Facebook nous prouvent chaque jour que nous devons nous méfier des données que nous transmettons aux gros acteurs du monde des réseaux de communication. Sur un tout autre plan, offrir ces données à de si puissantes entreprises, revient à accroître leur pouvoir, que vous savez déjà trop important. En effet, la pire manière de corriger les inconvénients supposés de l’anonymat serait de faire cadeau des données personnelles à ces entreprises dont le business model consiste à en faire commerce.

À cela, vous pourriez prévoir des dispositions, dans la loi, pour que le dépôt de ces titres d’identité soient transmis par une autorité de confiance, comme France Connect. Je répondrai que centraliser l’ensemble de nos données d’identification adossées à nos pseudonymes, est une très mauvaise idée, pour de nombreuses raisons. En outre, si la plateforme est réputée sécurisée, elle n’est pas à l’abri d’une faille, d’une violation de données à caractère personnel, d’une exploitation malveillante. Confier cela à une entreprise privée ? Les citoyens ne souhaitent pas forcément confier leurs données à une entreprise privée, a fortiori celles déjà très décriées, qui seraient candidates pour gérer ces données. De plus vous ne savez pas qui vous succédera, quels seront les desseins du ou des prochains gouvernements. 

Lever l’anonymat, obliger les internautes à communiquer un titre d’identité à une plateforme, est une très mauvaise idée. Ce n’est pas l’anonymat, le problème, c’est l’écrit, de façon générale. L’écrit désinhibe la parole, on se sent « plus fort » à l’écrit, on ne voit pas la personne, on ne voit pas sa réaction, vous le savez, l’écrit est un canal où le paraverbal n’a que très peu de place, conduisant des personnes à ne pas avoir conscience de la portée de leurs propos, à en tenir d’autres inqualifiables, qu’ils ne tiendraient jamais à l’oral ou face à des gens. 

J’espère que vous n’aurez pas à vous prononcer sur un texte réclamant la levée de l’anonymat, mais, si ce jour venait à arriver, j’espère que vous aurez pris le temps de lire des avis éclairés, de spécialistes du sujet, et que vous aurez conscience de la portée d’une telle disposition. 

Je me tiens à votre disposition pour échanger sur le sujet. 

Source : http://pixellibre.net/2019/02/lettre-ouverte-deputes-afin-defendre-droit-anonymat/


Défendre l’anonymat, épisode 42 000

mercredi 30 janvier 2019 à 14:16

Dans une lettre publiée sur Libé, Luc Le Vaillant s’attaque très frontalement à l’anonymat. Alors, une fois encore, un peu de pédagogie, car une paire de baffes, même si ça fait du bien, n’est pas la solution. Analyse de ladite lettre du monsieur.

Ta parole ne vaut rien.

Premièrement, l’auteur écrit : « Parlant en mon nom et signant de mon patronyme ». Le ton est donné, il faut comprendre, entre les lignes « j’assume mes propos et ils ont plus de valeur que les tiens, qui sont publiés sous pseudonymat ».

Cette hiérarchisation de la parole est d’une idiotie sans nom, comme si une parole publiée sous une identité civile aurait plus de poids qu’une parole publiée sous pseudonyme.

Doit-on comprendre qu’un mensonge publié sous une identité civile aurait plus de valeur et de crédibilité qu’une vérité énoncée sous un pseudonyme ? L’auteur de la lettre déverse d’emblée sa haine de l’anonymat et on peut comprendre, en une phrase, tout le mépris qu’il témoigne aux personnes qui publient sous pseudonyme. Cette impression est confirmée, quelques lignes après, lorsque l’auteur écrit « je voudrais te dire, cher anonyme, combien je n’ai pour toi aucune estime. »

L’attaque est vive, insultante et totalement stupide, c’est l’expression d’un esprit étriqué, particulièrement fermé, que de rejeter « par défaut » la parole sous pseudonyme. Ici, l’auteur dit tout simplement que l’ensemble des paroles publiées sous pseudonyme n’ont, à ses yeux, absolument aucune valeur.

Une certaine idée de la liberté d’expression

L’auteur dit, au début de sa lettre « parce que je défends la liberté d’expression la plus large et que j’insiste pour que celle-ci s’exerce à voix nue et à visage découvert. » Il milite donc pour la liberté d’expression. Chouette !

Cependant… quelques paragraphes plus loin, il s’exprime en ces termes : « je me fiche qu’on te coupe la chique quand je me battrais pour que puissent continuer à s’exprimer des gens dont je déteste les idées mais qui ont le front de les énoncer clairement et en toute lumière ».

La liberté d’expression serait réservée aux personnes qui s’expriment avec leur identité civile ? Voici une conception de la liberté d’expression bien étrange. « Je défends la liberté d’expression* (*mais pas pour tout le monde, en résumé). Hélas pour l’auteur, défendre cette conception de la liberté d’expression, ce n’est pas défendre la liberté d’expression. Je n’irais pas jusqu’à dire qu’il s’oppose à la liberté d’expression, mais sa définition des choses est bien étrange…

La liberté d’expression est une chose dont nous, européens, pouvons bénéficier. C’est un luxe, que bien d’autres n’ont pas, ou plus et ce dans un nombre grandissant de pays. Il serait bon de la respecter, et de la défendre quotidiennement. Ce n’est jamais une chose acquise.

Le poids de l’identité

L’auteur s’efforce à démontrer qu’il existerait une forme de dissociation entre une identité civile et un pseudonyme, que les propos tenus sous pseudonyme ne seraient pas tenus avec un patronyme… sauf que les études tendent à prouver que ce n’est pas l’anonymat qui délie les langues ou qui fait que les trolls sont violents, comme l’explique cet article, basé sur une étude de l’université de Zurich, en 2016

L’étude tend même à expliquer que les menaces et les insultes sont encore plus prononcées lorsque les personnes utilisent leur identité civile pour s’exprimer. Diantre !

L’identité, qu’elle soit sous un pseudonyme ou avec un nom civil, se construit au fil du temps, et un pseudonyme peut être une identité bien réelle. Lorsque j’écris avec Numendil, ce n’est pas juste un pseudonyme, c’est « moi », c’est une partie de moi, de mon identité, c’est une personne à part entière. N’y voyez aucune dissociation d’identité, comprenez simplement qu’un pseudonyme a autant de valeur qu’un nom dans la vie civile. Beaucoup de gens me connaissent comme « Numendil », s’en contentent très bien, et certains accordent du crédit à ce que je dis, à Numendil. Mon identité civile n’est connue que par très peu de personnes, bien qu’il soit aisé de la trouver, mais le poids de mes paroles n’a pas la même importance selon qu’elles soient dites par Numendil ou par la personne derrière le pseudonyme. L’identité, au-delà de son caractère officiel ou d’un pseudonyme, a une légitimité, donnée par les personnes qui l’acceptent.

A partir du moment où cette identité sous pseudonyme est connue, reconnue, acceptée, elle existe pour les personnes, elle existe tout court, dans le monde physique, au même titre qu’une identité civile.

Voir l’auteur de la lettre balayer d’un revers de la main l’identité sous pseudonyme, c’est rendre invisible un bon nombre de personnes.

L’identité civile en ligne est un luxe.

Autre point, fondamental : pouvoir publier sous son identité civile, sur Internet, relève d’un luxe que bien des gens, dont moi, ne peuvent bénéficier. L’auteur, Luc Le Vaillant, peut se le permettre, il est journaliste, il sait qu’il n’y aura pas de lourdes représailles de sa direction, il sait qu’il peut donner son avis sans trop de craintes. Certes, il se fera sans doute insulter par des personnes, certes il sera moqué, mais c’est un problème global, que l’on soit sous pseudonyme ou non.

Publier avec son identité civile, c’est un luxe que bien des personnes ne peuvent pas s’offrir car il y aurait des représailles. Combien de personnes, sous pseudonyme, sont traquées, insultées, menacées à cause d’idiots dangereux qui n’aiment pas leurs opinions, avis, religion ou orientation sexuelle ? Combien de personnes voient « l’anonymat-qui-n’en-n’est-pas-vraiment-un » comme une condition nécessaire à leur liberté d’expression ? Ces personnes ne pourraient pas s’exprimer comme elles le font avec leur identité civile, c’est juste inconcevable, les conséquences pourraient être dramatiques dans un certain nombre de cas.

D’autres ne peuvent pas s’exprimer avec leur identité civile car ils sont tenus à un devoir de réserve, prenons par exemple un avocat, Maitre Eolas pour ne pas le nommer. Son nom n’est pas vraiment maître Eolas, et il est certain qu’il ne pourrait pas s’exprimer aussi librement s’il publiait sous son « vrai » nom. Comme Maître Mô et bien d’autres personnes.

Enfin, dans ma vie, j’ai travaillé avec des personnes dont l’anonymat était une condition de survie, littéralement. Certaines car elles sont traqués par leur gouvernement ou par des groupuscules terroristes, d’autres car elles souhaitaient dénoncer des pratiques odieuses sans craindre de représailles, d’autres, encore, maltraitées ou battues, qui ne pouvaient juste pas s’exprimer autrement que de façon pseudonymisée ou anonymisée.

Alors, vous le comprendrez aisément, voir un journaliste, jouissant de la capacité à s’exprimer sous son patronyme civil, déclarer : « je voudrais te dire, cher anonyme, combien je n’ai pour toi aucune estime. », voir cet insupportable mépris, écrit par une personne qui est une forme de représentation de notre liberté d’expression… ce n’est pas acceptable.

De la même façon, un journaliste devrait intégrer qu’il bénéficie d’un pouvoir énorme, d’un droit que beaucoup n’ont pas : celui de pouvoir s’exprimer via des médias connus et reconnus. A ce titre, j’ai énormément de difficultés à comprendre comment il est possible que l’auteur tienne de tels propos, à ce point déconnectés et profondément méprisants.

Cher Monsieur Le Vaillant, si vous lisez ce billet, je ne vous salue pas et je vous témoigne le même respect que celui que vous témoignez aux personnes sous pseudonyme.

La lecture de ladite lettre est conseillée, je ne présente que quelques parties de l’écrit, et d’autres joyeusetés y figurent.


Lettre de Luc Le Vaillant, sur Libération, à charge contre l'anonymat
Lettre de Luc Le Vaillant, sur Libération, à charge contre l’anonymat, source : David Abiker

Source : http://pixellibre.net/2019/01/defendre-lanonymat-episode-42-000/


La levée de l’anonymat est-elle une bonne idée ?

lundi 21 janvier 2019 à 19:40

Lors d’une élocution du président de la république face aux maires, un point a été soulevé : celui de l’anonymat. Emmanuel Macron souhaite que l’anonymat, sur Internet, soit levé progressivement. Pourquoi ? Quel est le problème ? Est-ce une bonne idée ? Décryptage.

L’anonymat, un problème ?

Dans son élocution, dont la partie qui nous intéresse est consultable ici, Emmanuel Macron a déclaré qu’il souhaitait une levée progressive de l’anonymat. Cela répondrait à un besoin « d’hygiène démocratique du statut de l’information », il estime que c’est une priorité pour la démocratie, afin de pouvoir « distinguer le vrai du faux » car « aujourd’hui, on a beaucoup d’informations, tout le temps, mais on ne sait pas d’où elle vient. »

C’est une façon de remettre chaque personne face à ses responsabilités et ses propos, l’idée est qu’il ne soit plus possible de diffuser de fausses informations, de proférer des insultes, des menaces ou autres joyeusetés sans qu’on sache immédiatement qui tient de tels propos.

On notera qu’à la fin du passage, le président déclare que cette levée d’anonymat permettrait de savoir « d’où les gens parlent et pourquoi ils disent des choses. », des propos assez larges, flous et inquiétants.

Il est vrai que l’usage de l’anonymat a, comme toute chose, deux faces, une bonne et une mauvaise. La mauvaise est que de nombreuses personnes pensent pouvoir tout dire, tout déclarer, certains allant même jusqu’à proférer des insultes, des intimidations, voire des menaces de mort. De plus, des profils un peu techniques savent globalement bien masquer leurs traces afin d’être difficilement identifiables. Dans certains cas, l’anonymat est un obstacle pour les forces de l’ordre, qui ont parfois besoin de réponses rapides, voire immédiates dans certaines enquêtes, l’anonymat serait également un obstacle à lever pour ces raisons.

Si le souhait de lutter contre la diffusion des fausses informations, contre les propos outrageants, contraires à la loi et, plus généralement, contre les comportements conduisant à tout cela est plus que louable et va dans l’intérêt commun, il est néanmoins nécessaire de s’interroger quant à la solution proposée, qui n’est pas sans conséquences.

Pour commencer, l’anonymat, le vrai, est-ce que ça existe ?

La réponse est simple : non, ou très peu et dans des conditions très spécifiques. Disposer d’un pseudonyme ne fait pas de vous une personne anonyme, des recherches, généralement assez rapides, permettent aisément de vous identifier. Pour être exact, il faudrait parler de pseudonymat, de « presque anonymat », ou « d’anonymat en surface ». Votre serviteur, par exemple, est derrière un pseudonyme : Numendil. Seulement, des recherches rapides, non techniques et accessibles à tout le monde permettent de savoir quelle est mon identité civile (et si vous vous posez la question, oui, c’est voulu, et assumé, ce fut un temps nécessaire).

L’anonymat n’existe pas, ou très peu comme je le disais, car le fonctionnement même d’Internet fait qu’il est plutôt ardu de l’obtenir.

Prenons un cas pratique (et déjà peu commun) : une personne derrière un pseudonyme, inscrite à partir d’une adresse e-mail factice, utilisant un VPN pour se connecter.

Il faut que l’individu reste connecté à son VPN, il ne doit ni se connecter en direct au réseau social où il est enregistré, ni directement à son adresse e-mail factice pour valider son inscription, et encore… son VPN connait sans doute sa véritable adresse IP, voire des informations plus poussées dans le cadre d’un VPN payant. Cette adresse IP peut être raccordée à un individu par l’intermédiaire d’une demande à son fournisseur d’accès à Internet… il peut, alors, être identifié. C’est pour cette raison qu’on préfère parler de pseudonymat, pseudo-anonymat : ça y ressemble, ça s’en rapproche, mais ce n’est pas un anonymat total, complet, parfait, quelqu’un, quelque part, sait qui vous êtes.

Si les personnes à l’appétence technique le savent et le comprennent, il n’en est pas de même pour une partie non négligeable des techniciens de la loi, députés, ministres, voire manifestement du président…

Pour ces derniers, les efforts d’identification semblent trop lourds, trop longs à mettre en œuvre, c’est une des raisons qui fait que, depuis des années, des politiques déclarent çà et là que l’anonymat d’Internet est un réel problème.

La solution consisterait, purement et simplement, selon ces derniers, à faire sauter cet anonymat, sur les réseaux sociaux, blogs, sites, …

Une mauvaise réponse à un vrai problème.

Je l’ai déjà dit par le passé, faire sauter l’anonymat est une très mauvaise idée, qui serait, à n’en pas douter, contreproductive et à l’exact inverse du but recherché de la démarche.

Premièrement, comme expliqué précédemment, la plupart des personnes derrière un pseudonymat sont aisément identifiables, au prix de quelques efforts. L’arsenal juridique en la matière est déjà fort riche, l’arsenal technique pour automatiser l’identification d’une personne l’est tout autant : chercher des adresses IP, des métadonnées, des logs laissés çà et là, recroiser des informations, ça se fait déjà, parfois de façon automatisée, via des logiciels qui font très bien le travail.

Secundo, l’objectif concerne une partie très minoritaire, quoi que très visible et très présente, des individus… mais la levée d’anonymat concernerait tout le monde. Pour de nombreuses personnes, bien plus nombreuses que les nuisibles abordés précédemment, la levée de l’anonymat aurait de très fâcheuses conséquences : limitation de la capacité à s’exprimer librement, exposition à des risques de représailles, persécutions, harcèlement à plus grande échelle ou par d’autres moyens que les actuels. De nombreux professionnels ne sont pas en capacité de s’exprimer s’ils doivent le faire en utilisant leur identité civile : l’armée, la gendarmerie, la police, les médecins, les avocats et bien d’autres encore sont tenus à des obligations et à un secret professionnel. Ils ne pourraient pas alerter l’opinion publique ou relater des faits inadmissibles sous leur identité civile.

Certaines situations (des vols, des agressions ou des viols par exemple) ne sont connues que grâce à l’anonymat qu’Internet permet. Les victimes de ces actes ne pourraient pas s’exprimer sans anonymat, les représailles seraient rapides et évidentes. Dans ces situations, les femmes seraient davantage touchées par tout ce qui pourrait survenir. Elles sont déjà, malgré l’anonymat dont certaines disposent, insultées, traquées, stalkées, menacées voire agressées physiquement par des dérangés qui vont jusqu’à les retrouver… si elles étaient obligées d’être sous leur identité civile, ça ne pourrait qu’être pire.

Comment parler de violences conjugales en utilisant son identité civile ? C’est tout bonnement inconcevable.

En résumé : la levée de l’anonymat conduirait nécessairement à une diminution de notre capacité à nous exprimer, entraverait notre liberté d’expression et pourrait avoir de très importantes conséquences.

Pire, la levée de l’anonymat conduirait à une forme d’autocensure, de méfiance permanente des propos tenus, ce n’est bon pour personne, y compris pour le semblant de démocratie dont nous disposons.

Tertio, les personnes diffusant de fausses informations ou tenant des propos inadmissibles, voire illégaux, ne changeraient pas de façon de faire. La plupart ne sont pas derrière un pseudonyme, ils s’expriment avec leurs noms et prénoms de la vie civile, et assument totalement les propos tenus. Dès lors, lever progressivement l’anonymat pour en trouver quelques-uns reviendrait surtout à pénaliser la grande majorité.

L’anonymat est un sujet à part entière, de nombreux papiers et de nombreuses études existent sur le sujet. Par exemple, pour le rapporteur spécial de l’ONU sur la liberté d’expression, l’anonymat est même une composante essentielle à la liberté d’expression. En 2015 déjà, David Kaye, alors Rapporteur spécial des Nations unies sur la promotion et la protection de la liberté d’opinion et d’expression, exhortait les gouvernements à renoncer à la levée de l’anonymat sur Internet car cela pouvait interférer avec le droit à la liberté d’expression. Le rapport est consultable ici (doc) et on peut d’ailleurs y lire la chose suivante :

« In this sense, encryption and anonymity technologies are specific media through which individuals exercise their freedom of expression. » (Section C, point 26, dernières ligne, page 10).

Pour beaucoup de personnes, certainement plus neutres, plus objectives et moins impliquées que moi, l’anonymat n’est donc ni plus ni moins qu’un des piliers de la liberté d’expression, et c’est bien vrai. Sans la capacité actuelle dont nous bénéficions, à savoir celle d’une forme d’anonymat tout relatif certes, mais une forme d’anonymat quand même, nous ne serions pas libre d’aborder un tas de sujets, allant de situations de la vie quotidienne à des drames, en passant par les métiers, la religion, la sexualité, …

Vous l’aurez compris, je ne souhaite pas qu’un jour, nous soyons dans l’obligation de devoir présenter un titre d’identité pour pouvoir s’inscrire et communiquer en ligne, consommer un contenu sur une plateforme ou écrire un commentaire. Cela conduirait irrémédiablement à un affaiblissement de notre capacité nous exprimer librement.

En conclusion, l’anonymat, c’est comme quasi n’importe quelle chose sur terre : c’est un outil, un moyen, on peut s’en servir pour faire le mal, certes, mais la vaste majorité des personnes ne l’utilisent pas ainsi. L’outil est neutre, les comportements non. Et il ne faut ni blamer ni interdire l’outil, il n’y est pour rien.

Source : http://pixellibre.net/2019/01/la-levee-de-lanonymat-est-elle-une-bonne-idee/


Le difficile (et long) exercice des droits sous le RGPD

jeudi 25 octobre 2018 à 11:01

L’arrivée du RGPD, le 25 mai 2018, renforce la protection des données à caractère personnel des individus et confère de nouveaux droits à ces derniers. J’ai décidé de faire usage de mon droit d’accès auprès d’un certain nombre d’entreprises et vous partage, ici, le bilan de mes actions.

Plantons le décor

Comme le dit si bien Rayna Stamboliyska dans son article : « Exercice des droits à l’ère du RGPD : un sport de combat »  , c’est une « fausse surprise que de réaliser le désordre » ambiant en matière de protection des données à caractère personnel. La première loi relative au sujet existe depuis 1978. Nous sommes en 2018 et certaines entreprises n’appliquent pas totalement une loi déjà vieille de 40 ans.

Absence de procédure pour certains, de moyens de contact voire de mentions relatives à l’exercice des droits pour d’autres, réponse automatique indiquant que l’adresse mail contactée, pourtant récupérée sur le site officiel, n’existe pas … sont tant d’obstacles qui vous donnent envie de jeter l’éponge. N’y voyez pas le mal, 40 ans après informatique et libertés, des mois après RGPD, les entreprises ne sont simplement pas toutes organisées pour pouvoir répondre à des demandes d’individus, malgré les obligations existantes, c’est ça, la réalité du terrain.

Même s’il est problématique pour une organisation gérant des données à caractère personnel de ne pas savoir s’organiser pour respecter les droits des personnes, il faut aussi avouer que peu de gens connaissent leurs droits. Encore moins en font usage. Les entreprises se pensaient donc globalement « tranquilles », convaincues qu’elles avaient « le temps ». Jusqu’au RGPD, où de nombreux individus ont simplement pris conscience des droits existants, et ont décidé de les utiliser.

Résumons donc : une majorité d’entreprises n’est pas encore prête à répondre correctement à des demandes d’exercice d’un droit, qu’il existe depuis des années ou non. J’ai souhaité faire le point sur ma vie numérique, savoir qui disposait de quoi, sur ma personne, et j’ai commencé à solliciter différentes organisations traitant mes données afin d’exercer mon droit d’accès.

Le droit d’accès, mais encore ?

Exercer ses droits, ça semble plutôt facile sur le papier. En pratique, c’est loin d’être le cas.

Les mentions légales, les conditions générales d’utilisation, les politiques de confidentialité, sont autant de documents à lire et analyser pour trouver qui contacter, quelle procédure utiliser pour faire exercer ses droits. Conseil, si vous souhaitez exercer les vôtres, armez-vous d’un (grand) café avant de démarrer votre lecture.

Je ne détaillerai pas davantage l’exercice des droits, l’article de Rayna le faisant très bien, je vous invite à le lire, à nouveau. Ici, nous allons nous pencher sur « la suite », la pratique, et les réponses apportées.

La pratique

Round 1 : j’ai sollicité 21 entreprises afin de faire exercer mon droit d’accès. Sur ces 21, 18 disposaient d’un e-mail fonctionnel, les trois autres indiquant une adresse qui tombe en erreur et m’offrant pour seul réconfort un mail automatique, poli, me disant « désolé, l’adresse e-mail n’existe pas ».

Six des 18 entreprises ont été éliminées au round 2… pour avoir supprimé mes données alors que j’en demandais l’accès. J’imagine que ces entreprises ne doivent pas être habituées à recevoir des demandes, et sous le stress et la panique, elles ont supprimé l’intégralité de mes données au lieu de me les communiquer.

Mention spéciale sur ce round : une entreprise contactée pour un droit d’accès a supprimé mes données et m’a communiqué un e-mail m’indiquant la purge.

Quelques jours après, elle m’a communiqué un second e-mail, me disant qu’ils ne pouvaient pas satisfaire ma demande de droit d’accès, puisqu’ils ne disposaient d’aucune donnée sur moi…

Enfin, quelques jours après ce deuxième e-mail, une dernière communication est arrivée, me disant que si je voulais m’inscrire à nouveau au service, j’étais obligé de prendre contact directement avec l’entreprise, car mon adresse e-mail était « blacklistée », afin que je ne sois pas inscrit à nouveau sur leur systèmes… Il semble donc que la société conserve des informations sur moi, malgré la suppression annoncée, l’opération de « blacklistage » n’étant pas réalisable autrement.

Nous voilà au round 3, avec 12 entreprises toujours en course. Sur ces 12 entreprises, une m’a répondu en une heure qu’elle avait besoin d’un délai supplémentaire pour m’apporter une réponse. J’attends donc le retour de ladite entreprise.

Quatre entreprises ont répondu correctement, avec de bonnes informations, en me demandant de justifier de mon identité car elles n’étaient pas à même d’affirmer avec certitude que j’étais bien qui je prétendais être. A ce titre, ils m’ont demandé de justifier de mon identité, par tout moyen valable, et une entreprise m’a d’ores et déjà communiqué mes données. Bon point pour elle. Les trois autres n’ont pas encore donné suite, mais nous sommes dans le délai légal.

Ce qui nous laisse sept entreprises.

Bienvenue à Galère-Land.

Sur les sept entreprises restantes, cinq entreprises n’ont pas accusé la réception de ma demande. Je ne sais donc pas si elle est reçue, si elle est traitée, en cours de traitement ou si elle est tombée aux oubliettes.

Une entreprise n’a pas donné suite à ma demande pour le moment, mais phénomène improbable… je reçois des communications d’eux, communication que je ne recevais pas avant et qui sont clairement à vocation commerciale. Ecrire au DPO a donc conduit l’entreprise à m’adresser des e-mails commerciaux, que je n’avais pas avant et auxquels je n’ai pas consenti. Je vous laisse apprécier l’ironie de la situation, et j’espère pour eux qu’ils vont corriger rapidement le tir, la CNIL n’appréciant sans doute pas la pratique.

Enfin… mon « grand gagnant ». Une entreprise s’est retrouvée à commettre une violation de données en répondant à ma demande de droit d’accès. Ladite entreprise m’a communiqué les informations relatives à mon identifiant… qui appartenait manifestement à une autre personne avant. Et c’est ainsi que j’ai appris l’identité de la personne disposant de mon identifiant avant moi, de son nom, son prénom, son adresse, bref. Il semble que le service juridique se soit rendu compte de « la boulette », puisqu’ils m’ont contacté, pour tenter de me justifier l’erreur, me dire qu’elle n’arriverait plus, que c’était de ma faute et de celle du service client, qui a traité la demande, qui était « offshore ».

Non seulement les informations transmises ne sont pas les miennes, mais en plus l’entreprise n’assume pas son erreur et comble du comble elle ne m’a pas indiqué que ma demande était traitée en dehors du territoire de l’Union.

J’étais quelque peu…mécontent, mécontentement que j’ai signalé. Depuis, plus aucune nouvelle, plus de réponses. Dommage.

Bilan

Sur 21 entreprises, cinq ont répondu « dans les clous » à ma demande. Moins de 25%. Ce n’est certes pas un bon chiffre, mais il reste encourageant pour la suite. Les réponses qui m’ont été fournies sont complètes, bonnes, citent la règlementation de façon précise. Les réponses m’invitant à patienter également, le délai de réponse est mentionné, les justifications du temps de réponse sont communiquées.

Le niveau de maturité des organisations n’est pas homogène, certaines comprennent bien les enjeux, font preuve de sérieux, d’autres pas. Certaines s’y prennent parfois mal, peuvent être maladroites, là où d’autres ne vous répondent pas, ne semblent pas vous considérer et vous spamment alors que vous ne l’avez jamais demandé. Il reste encore un long chemin à parcourir pour un certain nombre d’entreprises, reste à savoir si cela se fera dans la bonne intelligence, ou dans la douleur des sanctions.

Source : http://pixellibre.net/2018/10/le-difficile-et-long-exercice-des-droits-sous-le-rgpd/