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Pourquoi les superhéros détruisent le monde

vendredi 15 mars 2019 à 12:16

Tout en prétendant le sauver. Et pourquoi ils sont le pire modèle possible pour nos enfants.

Je déteste les films de superhéros. Je conchie cette mode abjecte qui a dirigé la moitié des conversations d’Internet sur le thème DC ou Marvel, qui a créé une génération d’exégètes de bandes-annonces en attente du prochain « film événement » que va leur fournir l’implacable machine à guimauve et à navet hors de prix appelée Hollywood.

Premièrement à cause de cette éternelle caricature du bien contre le mal, cet épuisant manichéisme qu’on tente désormais de nous camoufler en montrant que le bon doit faire des choses mauvaises, qu’il doute ! Mais, heureusement, le spectateur lui, ne doute jamais. Il sait très bien qui est le bon (celui qui lutte contre le mauvais) et qui est le mauvais (celui qui cherche à faire le Mal, avec un M majuscule, mais sans aucune véritable autre motivation, rendant le personnage complètement absurde). Le bon n’en sort que meilleur, c’est effrayant de bêtise, de faiblesse scénaristique. C’est terrifiant sur l’implication dans nos sociétés. Ce qui est Bien est Bien, c’est évident, on ne peut le questionner. Le Mal, c’est l’autre, toujours.

Mais outre ce misérabilisme intellectuel engoncé sous pléthores d’explosions et d’effets spéciaux, ce qui m’attriste le plus dans cet univers global est le message de fond, l’odieuse idée sous-jacente qui transparait dans tout ce pan de la fiction.

Car la fiction est à la fois le reflet de notre société et le véhicule de nos valeurs, de nos envies, de nos pulsions. La fiction représente ce que nous sommes et nous façonne à la fois. Qui contrôle la fiction contrôle les rêves, les identités, les aspirations.

Les blockcbusters des années 90, d’Independance Day à Armaggedon en passant par Deep Impact, mettaient tous en scène une catastrophe planétaire, une menace totale pour l’espèce. Et, dans tous les cas, les humains s’en sortaient grâce à la coopération (une coopération généralement fortement dirigée par les États-Unis avec de nauséabonds relents de patriotisme, mais de la coopération tout de même). La particularité des héros des années 90 ? C’étaient tous des monsieurs et madames Tout-le-Monde. Bon, surtout des monsieurs. Et américains. Mais le scénario insistait à chaque fois lourdement sur sa normalité, sur le fait que ça pouvait être vous ou moi et qu’il était père de famille.

Le message était clair : les États-Unis vont unir le monde pour lutter contre les catastrophes, chaque individu est un héros et peut changer le monde.

Durant mon adolescence, les films de superhéros étaient complètement ringards. Il n’y avait pas l’ombre du moindre réalisme. Les costumes fluo étaient loin de remplir les salles et, surtout, n’occupaient pas les conversations.

Puis est arrivé Batman Begins, qui selon toutes les critiques de l’époque a changé la donne. À partir de là, les films de superhéros se sont voulus plus réalistes, plus humains, plus sombres, plus glauques. Le héros n’était plus lisse. 

Mais, par essence, un superhéros n’est pas humain ni réaliste. Il peut bien sûr être plus sombre si on change l’éclairage et qu’on remplace le costume fluo. Pour le reste, on va se contenter de l’apparence. Une pincée d’explications par un acteur en blouse blanche pour faire pseudo-scientifique apportera la touche de réalisme. Pour le côté humain, on montrera le superhéros face au doute et éprouvant des caricatures d’émotions : la colère, le désir de faire du mal au Mal, la peur d’échouer, une vague pulsion sexuelle s’apparentant à l’amour. Mais il restera un superhéros, le seul capable de sauver la planète.

Le spectateur n’a plus aucune prise sur l’histoire, sur la menace. Il fait désormais partie de cette foule anonyme qui se contente d’acclamer le superhéros, de l’attendre voire de servir, avec le sourire, de victime collatérale. Car le superhéros moderne fait souvent plus de dégâts que les aliens d’Independance Day. Ce n’est pas grave, c’est pour la sauvegarde du Bien.

Désormais, pour sauver le monde, il faut un super pouvoir. Ou bien il faut être super riche. Si tu n’as aucun des deux, tu n’es que de la chair à canon, dégage-toi du chemin, essaie de ne pas gêner.

C’est tout bonnement terrifiant.

Le monde que nous renvoient ces univers est un monde passif, d’acceptation où personne ne cherche à comprendre ce qu’il y’a au-delà des apparences.  Un monde où chacun attend benoîtement que le Super Bien vienne vaincre le Super Mal, le cul vissé sur la chaise de son petit boulot gris et terne.

La puissance évocatrice de ces univers est telle que les acteurs qui jouent les superhéros sont adulés, applaudis plus encore que leurs avatars, car, comble du Super Bien, ils enfilent leur costume pour aller passer quelques heures avec les enfants malades. Les héros de notre imaginaire sont des saltimbanques multimillionnaires qui, entre deux tournages de publicité pour nous laver le cerveau, acceptent de consacrer quelques heures aux enfants malades sous le regard des caméras !

À travers moults produits dérivés et costumes, nous renforçons cet imaginaire manichéens chez notre progéniture. Alors que notre plus grand espoir serait de former les jeunes à être eux-mêmes, à découvrir leurs propres pouvoirs, à apprendre à coopérer à large échelle, à cultiver les complémentarités et l’intérêt pour le bien commun, nous préférons nous vanter de leur avoir fabriqué un super beau costume de superhéros. Parce que ça fait super bien sur Instagram, parce qu’on devient, pour quelques likes, un super papa ou une super maman.

Le reste de la société est à l’encan. Ne collaborez plus mais devenez un superhéros de l’entrepreneuriat, un superhéros de l’environnement en triant vos déchets, une rockstar de la programmation !

C’est super pathétique…

Photo by TK Hammonds on Unsplash

Je suis @ploum, conférencier et écrivain électronique. Si vous avez apprécié ce texte, n'hésitez pas à me soutenir sur Tipeee, Patreon, Paypal, Liberapay ou en millibitcoins 34pp7LupBF7rkz797ovgBTbqcLevuze7LF. Vos soutiens réguliers, même symboliques, sont une réelle motivation et reconnaissance. Merci !

Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.

Source : https://ploum.net/pourquoi-les-superheros-detruisent-le-monde/


L’ascenseur

jeudi 14 mars 2019 à 09:43

La cabine individuelle du monorail me déposa à quelques mètres de l’entrée du bâtiment de la Compagnie. Les larges portes de verre s’écartèrent en enfilade pour me laisser le passage. Je savais que j’avais été reconnu, scanné, identifié. L’ère des badges était bel et bien révolue. Tout cela me paraissait normal. Ce ne devait être qu’une journée de travail comme les autres.

Le colossal patio grouillait d’individus qui, comme moi, arboraient l’uniforme non officiel de la compagnie. Un pantalon de couleur grise sur des baskets délacées, une paire de bretelles colorées, une chemise au col faussement ouvert dans une recherche très travaillée de paraître insouciant de l’aspect vestimentaire, une barbe fournie, des lunettes rondes. Improbables mirliflores jouisseurs, épigones de l’hypocrite productivisme moderne.

À travers les étendues vitrées du toit, la lumière se déversait à flots, donnant au gigantesque ensemble la sensation d’être une trop parfaite simulation présentée par un cabinet d’architecture. Régulièrement, des plantes et des arbres dans de gigantesques vasques d’un blanc luisant rompaient le flux des travailleurs grâce à une disposition qui ne devait rien au hasard. Les robots nettoyeurs et les immigrés engagés par le service d’entretien ne laissaient pas un papier par terre, pas un mégot. D’ailleurs, la Compagnie n’engageait plus de fumeurs depuis des années.

J’avisais les larges tours de verre des ascenseurs. Elles se dressaient à près d’un demi-kilomètre, adamantin fanal encalminé dans cet étrange cloître futuriste. J’ignorais délibérément une trottinette électrique qui, connaissant mon parcours habituel, vint me proposer ses services. J’avais envie de marcher un peu, de longer les vitrines des salles de réunion, des salles de sport où certains de mes collègues pédalaient déjà avec un enthousiasme matinal que j’avais toujours trouvé déplacé avant ma première tasse de kombusha de la journée.

Une voix douce se mit à parler au-dessus de ma tête, claire, intelligible, désincarnée, asexuée.

— En raison d’un problème technique aux ascenseurs, nous conseillons, dans la mesure du possible, de prendre l’escalier.

J’arrivai au pied des tours de verre et de métal. La voix insistait.

— En raison d’un problème technique, l’usage des ascenseurs est déconseillé, mais reste possible.

J’avais traversé le bâtiment à pied, je n’avais aucune envie de descendre une trentaine d’étages par l’escalier. Sans que je l’admette consciemment, une certaine curiosité morbide me poussait à constater de mes yeux quel problème pouvait bien rendre l’utilisation d’un ascenseur possible, mais déconseillée.

Je rentrai dans la spacieuse cabine en compagnie d’un type assez bedonnant en costume beige et comble du mauvais goût, en cravate, ainsi que d’une dame en tailleur bleu marine, aux lunettes larges et au chignon sévère. Nous ne nous adressâmes pas la parole, pénétrant ensemble dans cet espace clos comme si nous étions chacun seuls, comme si le moindre échange était une vulgarité profane.

Les parois brillantes resplendissaient d’une lumière artificielle parfaitement calibrée. Comme à l’accoutumée, je ne réalisai pas immédiatement que les portes s’étaient silencieusement refermées et que nous avions amorcé la descente.

Une légère musique tentait subtilement d’égayer l’atmosphère tandis que nous appliquions chacun une stratégie différente pour éviter à tout prix de croiser le regard de l’autre. L’homme maintenait un visage glabre aux sourcils épais complètement impassible, le regard obstinément fixé sur la paroi d’en face. La femme gardait les yeux rivés vers le sac en cuir qu’elle avait posé à ses pieds. Elle serrait un classeur contre son buste comme un naufragé se raccroche à sa bouée de sauvetage. De mon côté, je détaillais les arêtes du plafond comme si je les découvrais pour la première fois.

La lumière baissait sensiblement à mesure que nous descendions, comme pour nous rappeler que nous nous enfoncions dans les entrailles chtoniennes de la planète.

Lorsque nous fîmes halte au -34, l’homme en costume dû toussoter pour que je m’écarte à cause du léger rétrécissement de la cabine.

La plongée reprit. La baisse de luminosité et le rétrécissement devenaient très perceptibles. Au -78, l’étage de la dame, nous évoluions dans une pénombre grisâtre. En écartant les bras, j’aurais pu toucher les deux parois.

J’étais désormais seul, comme si l’ascenseur ne m’avait pas reconnu et ignorait ma présence. Une impulsion irrationnelle me décida d’aller aussi profond que possible. Simple accès de curiosité. Après tout, cela faisait des années que je travaillais pour la Compagnie et n’était jamais descendu aussi bas.

La lumière baissait de plus en plus, mais je m’aperçus que ma compagne de descente avait oublié son sac de cuir. Je peinais à distinguer les parois que je pouvais désormais toucher des doigts. Sur le compteur lumineux, qui était de plus en plus proche de moi, les étages défilaient de moins en moins vite.

Je sentis mes épaules frotter et je dus me mettre de profil pour ne pas être écrasé. Je plaçai le sac à hauteur de mon visage et pus très vite le lâcher, car il tenait par la simple force de pression que les parois exerçaient sur lui. La cabine m’enserrait désormais de tous côtés : les épaules, le dos et la poitrine. Ma respiration se faisait difficile alors survint le noir total. Les ténèbres m’enveloppèrent. Seul brillait encore faiblement le compteur qui se stabilisa sur -118.

Calmement, la certitude que j’allais mourir étouffé s’empara de moi. C’était certainement le problème dont m’avait averti la voix. Je ne l’avais pas écoutée, j’en payais le prix. C’était logique, il n’y avait rien à faire.

Dans un silence oppressant, je me rendis compte que la paroi à ma droite était un peu moins obscure. En me contorsionnant, je parvins à me glisser sous le sac qui était désormais à moitié écrasé. La porte était ouverte. Je fis quelques pas hors de la cabine dans une glauque et moite pénombre. Je distinguais des parois en feutre gris arrivant à mi-torse, délimitant des petits espaces où s’affairaient des collègues. Ils portaient des chemises que je percevais grises, des cravates et des gilets sans manches. La faible luminosité de vieux tubes cathodiques se reflétait dans leurs lunettes. Les discussions étaient douces, feutrées. J’avais l’impression d’être un étranger, personne ne faisait attention à moi.

Dans un coin, une vieille imprimante matricielle crachotait des pages de caractères sibyllins en émettant ses stridents chuintements.

Comme un somnambule, je déambulais, étranger à ce monde. Ou du moins, je l’espérais.

Après quelques hésitations, je repris ma place en me glissant avec quelques difficultés dans la cabine dont la porte ne s’était pas refermée, comme si elle m’attendait.

De nouveau, ce fut le noir. L’oppression. Mais pas pour longtemps. Je respirais. Les parois s’écartaient, je distinguais une légère lueur. Je remontais, je renaissais.

Les chiffres défilaient de plus en plus rapidement sur le compteur. Lorsqu’ils s’arrêtèrent sur 0, je défroissai ma chemise et, le sac en cuir dans une main, je me ruai dans les lumineux rayons du soleil filtré.

Au-dessus de ma tête, la voix désincarnée continuait sa péroraison.
— En raison d’un problème technique aux ascenseurs, nous conseillons, dans la mesure du possible, de prendre l’escalier.

Je me mis à courir en riant. Des balcons aux salles de sport, toutes les têtes se retournaient sur mon passage. Je n’y prêtais guère attention. Je riais, je courais à perdre haleine. Quelques remarques fusèrent, mais je ne les entendais pas.

Bousculant un garde, je franchis la série de doubles portes et sortis hors du bâtiment, hors de la Compagnie. Il pleuvait, le ciel était gris.

De toutes mes forces, je lançai la mallette de cuir. Elle s’ouvrit à son apogée, distribuant aux vents feuillets, fiches et autres notes qui vinrent dessiner une parodie d’automne sur le bitume noir de la route détrempée.

Je m’assis sur la margelle du trottoir, les yeux fermés, inspirant profondément les relents de petrichor tandis que des gouttes ruisselaient sur mon sourire.

Ottignies, 22 février 2019. Première nouvelle écrite sur le Freewrite, en moins de 2 jours. Rêve du 14 juillet 2008.Photo by Justin Main on Unsplash

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Source : https://ploum.net/lascenseur/


Désabonnez-moi !

mardi 12 mars 2019 à 13:23

Bonjour,

En vertu de la loi RGPD, pourriez-vous m’informer de la manière par laquelle vous avez obtenu mes coordonnées et effacer toutes données me concernant de vos différentes bases de données. Si vous les avez acquises, merci de me donner les coordonnées de votre fournisseur.

Bien à vous,

Il y’a 15 ans, le spam était un processus essentiellement automatisé qui consistait à repérer des adresses email sur le web et à envoyer massivement des publicités pour du Viagra. Les filtres intelligents sont finalement venus à bout de ce fléau, au prix de quelques mails parfaitement légitimes égarés. Ce qui a donné une excuse parfaite à toute une génération : « Quoi ? Je ne t’ai pas répondu sur le dossier Bifton ? Oh, ton mail était dans mes spams ! ».

Mais aujourd’hui, le spam s’est institutionnalisé. Il a gagné ses lettres de noblesse en se rebaptisant « newsletter » ou « mailing ». Les spammeurs se sont rebrandés sous le terme « email marketing » ou « cold mailing ». Désormais, il n’est pas une petite startup, une boucherie de quartier, un club de sport, une institution publique qui ne produise du spam.

Comme tout le monde le fait, tout le monde se sent obligé de le faire. À peine est-on inscrit à un service dont on a besoin, à peine vient-on de payer un abonnement à un club qu’il vient automatiquement avec sa kyrielle de newsletters. Ce qui est stupide, car on vient juste de payer. La moindre des choses quand on a un nouveau client, c’est de lui foutre la paix.

Le pire reste sans conteste le jour de votre anniversaire. Tous les services qui, d’une manière ou d’un autre, ont une date de naissance liée à votre adresse mail se sentent obligés de vous le rappeler. Le jour de son anniversaire, on reçoit déjà pas mal de messages des proches alors que, généralement, on est occupé. Normal, c’est la tradition, c’est chouette. Facebook nous envoie des dizaines voire des centaines de messages de gens moins proches voire d’inconnus perdus de vue. Passons, c’est le but de Facebook. Mais que chaque site où j’ai un jour commandé une pompe à vélo à 10€ ou un string léopard m’envoie un message d’anniversaire, c’est absurde ! Joyeux Spamniversaire !

Le problème avec ce genre de pourriel c’est que, contrairement au spam vintage type Viagra, il n’est pas toujours complètement hors de nos centres d’intérêt. On se dit que, en fait, pourquoi pas. On le lirait bien plus tard. La liste produira peut-être un jour un mail intéressant ou une offre commerciale pertinente. Surtout que se désabonner passe généralement par un message odieusement émotionnel de type « Vous allez nous manquer, vous êtes vraiment sûr ? ».  Quand il ne faut pas un mot de passe ou que le lien de désinscription n’est pas tout bonnement cassé. De toute façon, on ne se désinscrit que de « certaines catégories de mails ». Régulièrement, de nouvelles catégories sont ajoutées auxquelles on est abonné d’office. La palme revient à Facebook, qui m’envoie encore 2 ou 3 mails par semaine alors que, depuis plusieurs mois, je clique à chaque fois, je dis bien à chaque fois, sur les liens de désinscription.

Un magasin en ligne bio, écolo, ne vendant que des produits durables mais qui applique les techniques de marketing les plus anti-éthiques.

Si vous n’êtes pas aussi extrémiste que moi, il est probable que votre boîte mail soit bourrée jusqu’à la gorge, que votre inbox atteigne les 4 ou 5 chiffres. Mais de ces milliers de mails, combien sont importants ? 

Plus concrètement, combien de mails importants avez-vous perdus de vue parce que votre inbox a été saturé par ces mailings ? L’excuse est toujours valide, le mail de votre collègue est bien dans les spams. Tout votre inbox est devenu une gigantesque boîte à spams.

Ceux qui me suivent depuis longtemps savent que je suis un adepte de la méthode Inbox 0. Ma boîte mail est comme ma boîte aux lettres physiques : elle est vide la plupart du temps. Chaque mail est archivé le plus vite possible.

Au fil des années, j’ai découvert que la stratégie la plus importante pour atteindre régulièrement Inbox 0 est d’éviter de recevoir des mails dont je n’ai pas envie. Même s’ils sont potentiellement intéressants. Le simple fait de recevoir le mail, d’être distrait par lui, de le lire, d’étudier si le contenu vaut la peine nécessite un effort mental total qui n’est jamais compensé par un intérêt tout relatif et très aléatoire. En fait, les mails « intéressants » sont les pires, car ils font hésiter, douter.

Réfléchissons une seconde. Si des gens sont payés pour m’envoyer un mail que je n’ai pas demandé, c’est qu’à terme ils espèrent que je paie d’une manière ou d’une autre. Pour qu’une mailing liste soit réellement intéressante, il y’a un critère simple : il faut payer. Si vous ne payez pas le rédacteur de la newsletter vous-même, alors vous le paierez indirectement.

J’ai décidé d’attaquer le problème frontalement grâce à un merveilleux outil que nous offre l’Europe, la loi RGPD.

À chaque mail non sollicité que je reçois, je réponds le message que vous avez pu lire en entête de ce billet. Parfois, j’ai envie de juste archiver ou mettre dans les spams. Parfois je me dis que ça peut être intéressant. Mais je tiens bon : à chaque mail, je me désabonne ou je réponds (parfois les deux). Si une information est réellement pertinente, l’univers trouvera un moyen de me la communiquer.

Cela fait plusieurs mois que j’ai mis en place cette stratégie en utilisant un outil qui complète automatiquement le mail quand je tape une combinaison de lettres (j’utilise les snippets Alfred pour macOS). L’effet est proprement hallucinant.

Tout d’abord, cela m’a permis de remonter à la source de certaines bases de données revendues à grande échelle. Mais, surtout, cela m’a permis de me rendre compte que les apprenti-marketeux savent très bien ce qu’ils font. Ils se répandent en excuses, ils se justifient, ils me promettent que cela n’arrivera plus alors que mon mail n’est aucunement critique. La simple mention du RGPD les effraie. Bref, tout le monde le fait, mais tout le monde sait que ça emmerde le client et que c’est désormais à la limite de la légalité.

Et mon inbox dans tout ça ? Il n’en revient toujours pas. À force de me désinscrire de tout pendant plusieurs mois, il m’est même arrivé de passer 24h sans recevoir le moindre mail. Cela m’a permis de détecter que certains mails vraiment importants passaient parfois dans les spams vu que, étonné de ne rien recevoir, j’ai visité ce dossier.

Soyons honnêtes, c’était un cas exceptionnel. Mais je reçois moins de 10 mails par jour, généralement 4 ou 5, ce qui est tout à fait raisonnable. Je reprends même du plaisir à échanger par mail. Je préfère en effet cette manière de correspondre au chat qui implique une notion stressante d’immédiateté.

Maintenir mon inbox propre nécessite cependant une réelle rigueur. Il ne se passe pas une semaine sans que je découvre être inscrit à une nouvelle mailing liste, parfois utilisant des données anciennes et apparaissant comme par magie.

Aussi je vous propose de passer avec moi à la vitesse supérieure en appliquant exactement ma méthode.

À chaque mail non sollicité, répondez avec mon message ou un de votre composition. Copiez-collez-le ou utilisez des outils de réponses automatiques. Surtout, n’en laissez plus passer un seul. Vous allez voir, c’est fastidieux au début, mais ça devient vite grisant.

Plus nous serons, moins envoyer un mailing deviendra rentable. Imaginez un peu la tête du marketeux qui, à chaque mail, doit répondre non plus à un ploum un peu excentrique, mais à 10 voire 100 personnes !

Ne soyez pas agressifs. Ne jugez pas. N’essayez pas d’entrer dans un débat (je l’ai fait au début, c’était une erreur). Contentez-vous du factuel et inattaquable : « Retirez-moi de vos bases de données ». Vous n’avez pas à vous justifier plus que cela. N’oubliez pas de mentionner les lettres magiques : RGPD.

Qui sait ? Si nous sommes assez nombreux à appliquer cette méthode, peut-être qu’on en reviendra au bon vieux principe de n’envoyer des mails qu’à ceux qui ont demandé pour les recevoir.

Je rêve peut-être, mais la rigueur que je me suis imposée pour commencer cet exercice s’est transformée en plaisir de voir ma boîte mail si souvent vide, prête à recevoir les messages et les critiques de mes lecteurs. Car, ces messages-là, je n’en ai jamais assez…

Photo by Franck V. on Unsplash

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Source : https://ploum.net/desabonnez-moi/


Sous les réseaux sociaux, un monde post-déconnexion

mercredi 27 février 2019 à 12:51

Où je poursuis ma déconnexion en explorant les deux grands types de réseaux sociaux, la manière dont ils nous rendent dépendants et comment ils corrompent les plus grands esprits de ce siècle.

Dans l’étude de mon addiction aux réseaux sociaux, je me suis rendu compte qu’il en existait deux types : les réseaux symétriques et ceux qui sont asymétriques.

Dans les réseaux symétriques, comme Facebook ou Linkedin, une connexion est toujours partagée d’un commun accord. Une des personnes doit faire une demande, l’autre doit l’accepter. Le résultat est que chacun voit ce que poste l’autre. Même s’il existe des mécanismes pour « cacher » certains de vos amis ou « voir moins de posts de cette personne », il est implicitement acquis que « Si je vois ce qu’il poste, il voit ce que je poste ». Ce fallacieux postulat donne l’impression d’un lien social. Le fait de recevoir une demande de connexion est donc source d’une décharge de dopamine. « Youpie ! Quelqu’un veut être en relation avec moi ! ». Mais également source de surcharge cognitive : dois-je accepter cette personne ? Où tracer la frontière entre ceux que j’accepte et les autres ? Que va-t-elle penser si je ne l’accepte pas ? Je l’aime bien, mais pas au point de l’accepter, etc.

Facebook joue très fort sur l’aspect émotionnel du social. Son addiction vient du fait qu’on a l’impression d’être en lien avec des gens qu’on aime et qui, par réciprocité de la relation, devraient nous aimer. Ne pas aller sur Facebook revient à ne pas écouter ce que disent nos amis, à ne pas s’intéresser à eux. Il s’agit donc de l’exploitation commerciale pure et simple de notre instinct grégaire. Alléger son flux en « unfollowant » est une véritable violence, car « Je l’aime bien quand même » ou « Elle poste parfois des trucs intéressants que je risque de rater » voire « Elle va croire que je ne l’aime plus, que je ne veux plus rien avoir à faire avec elle ».

Linkedin joue dans la même cour, mais exploite plutôt notre peur de rater des opportunités. Tout contact sur Linkedin se fait avec l’arrière-pensée « Un jour, cette personne pourrait me rapporter de l’argent, mieux vaut l’accepter ».

Personnellement, pour ne pas avoir à prendre de décisions, j’ai décidé d’accepter absolument toute requête de connexion sur ces réseaux. Le résultat est assez génial : ils ont perdu tout intérêt pour moi, car ils sont un flux complètement inintéressant de gens dont je n’ai pas la moindre idée qui ils sont. De leur côté, ils sont sans doute contents que je les aie acceptés sans que ça ne change rien à ma vie. Bref, tout est pour le mieux.

Mais il existe une deuxième classe de réseaux sociaux dits « asymétriques » ou « réseaux d’intérêts ». Ce sont Twitter, Mastodon, Diaspora et le défunt Google+.

Asymétriques, car on peut y suivre qui on veut et n’importe qui peut nous suivre. Cela rend le follow/unfollow beaucoup plus facile et permet d’avoir un flux bien plus centré sur nos intérêts.

L’asymétrie est un mécanisme qui me convient. Twitter et Mastodon me plaisent énormément.

Le follow étant facile, mon flux se remplit continuellement. Ces deux plateformes sont une source ininterrompue de « distractions ». Mais, contrairement à Facebook et Linkedin, je les trouve intéressantes. Comment ne pas redevenir dépendant ?

Se déconnecter trois mois, c’était bien. Mais pourrais-je établir une stratégie tenable sur le long terme ? Il ne faut pas réfléchir en termes de volonté, mais bien en termes de biologie : comment faire en sorte qu’aller sur une plateforme ne soit pas source de dopamine ?

Là où sur Facebook je suis tout le monde, rendant le truc inutile (Facebook m’aide beaucoup avec une interface que je trouve insupportablement moche et complexe), sur Twitter et Mastodon j’ai décidé de ne suivre presque personne.

Processus cruel qui m’a obligé d’unfollower des gens que j’aime beaucoup ou que je trouve très intéressants. Mais, bien souvent, il s’agit aussi d’anciennes rencontres, des personnes avec qui je n’ai plus de contact depuis des mois voire des années. Ces personnes sont-elles encore importantes dans ma vie ? En restreignant de manière drastique les comptes que je suis, le résultat ne s’est pas fait attendre. Le lendemain matin, il y’avait trois nouveaux tweets dans mon flux. Trois !

Cela m’a permis de remarquer que, malgré mon blocage systématique des comptes qui font de la publicité, un tweet sur trois de mon flux est sponsorisé. Pire : après quelques jours, Twitter semble avoir compris l’astuce et me propose désormais des tweets de gens qui sont suivis par ceux que je suis moi-même.

Exemple parfait : Twitter essaie de m’enrôler dans ce qui ressemble à une véritable flamewar mêlant antisémitisme et violences policières sous le seul prétexte qu’un des participants à cette guéguerre est suivi par deux de mes amis.

Publicités et insertion de flamewars aléatoires dans mon flux, Twitter est proprement insupportable. C’est un outil qui fonctionne contre ma liberté d’esprit. Je ne peux que vous encourager à faire le saut sur Mastodon, ça vaut vraiment la peine sur le long terme et, sur Mastodon, ma stratégie d’unfollow massif fonctionne extrêmement bien. Je redécouvre les pouets (c’est comme ça qu’on dit sur Mastodon) de mes amis, messages qui étaient auparavant noyés dans un flux gigantesque de libristes (ce qu’on trouve principalement sur Mastodon).

Après quelques jours, force fut de constater que j’étais de nouveau accro ! Je répondais à des tweets, me retrouvais embarqué dans des discussions. Seule solution : unfollower ceux qui postent souvent, malgré mon intérêt pour eux.

J’admire profondément des gens comme Vinay Gupta ou David Graeber. Ils m’inspirent. j’aime lire leurs idées lorsqu’elles sont développées en longs billets voire en livres. Mais sur Twitter, ils s’éparpillent. Je dois trier et lutter pour ne pas être intéressé par tout ce qu’ils postent.

En ce sens, les réseaux sociaux sont une catastrophe. Ils permettent aux grands esprits de décharger leurs idées sans prendre la peine de les compiler, les mettre en forme. Twitter, c’est un peu comme un carnet de note public sur lequel tu ne reviens jamais.

Je me demande s’ils écriraient plus au format blog sans Twitter. Cela me semble plausible. J’étais moi-même dans ce cas. Beaucoup de blogueurs l’avouent également. Mais alors, cela signifierait que les réseaux sociaux sont en train de corrompre même les plus grands esprits que sont Graeber et Gupta ! Quelle perte ! Quelle catastrophe ! Combien de livres, combien de billets de blog n’ont pas été écrits parce que la frustration de s’exprimer a été assouvie par un simple tweet aussitôt perdu dans les méandres d’une base de données centralisée et propriétaire ?

Au fond, les réseaux sociaux ne font que rendre abondant ce qui était autrefois rare : le lien social, le fait de s’exprimer publiquement. Et, je me répète, rendre rare ce qui était autrefois abondant : l’ennui, la solitude, la frustration de ne pas être entendu.

Ils nous induisent en erreur en nous faisant croire que nous pouvons être en lien avec 500 ou 1000 personnes qui nous écoutent. Que chaque connexion a de la valeur. En réalité, cette valeur est nulle pour l’individu. Au contraire, nous payons avec notre temps et notre cerveau pour accéder à quelque chose de très faible valeur voire d’une valeur négative. Plusieurs expériences semblent démontrer que l’utilisation des réseaux sociaux crée des symptômes de dépression.

On retrouve une constante dans l’histoire du capitalisme : toute innovation, toute entreprise commence par créer de la valeur pour ses clients et donc pour l’humanité. Lorsque cette valeur commence à baisser, l’entreprise disparait ou se restructure. Mais, parfois, une entreprise a acquis tellement de pouvoir sur le marché qu’elle peut continuer à croître en devenant une nuisance pour ses clients. Que ce soit techniquement ou psychologiquement, ceux-ci sont captifs.

Facebook (et donc Instagram et Whatsapp), Twitter et Google sont arrivés à ce stade. Ils ont apporté des innovations extraordinaires. Mais, aujourd’hui, ils sont une nuisance pour l’humain et l’humanité. Ils nous trompent en nous apportant une illusion de valeur pour monétiser nos réflexes et nos instincts. L’humanité est malade d’une hypersocialisation distractive dopaminique à tendance publicitaire.

Heureusement, prendre conscience du problème, c’est un premier pas vers la guérison.

Photo by Donnie Rosie on Unsplash

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Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.

Source : https://ploum.net/sous-les-reseaux-sociaux-un-monde-post-deconnexion/


Printeurs 50

mardi 26 février 2019 à 09:26

Le face à face continue entre Nellio et Eva, d’une part, et Georges Farreck, le célèbre acteur, et Mérissa, une femme mystérieuse qui semble contrôler tout le conglomérat industriel d’autre part.

Mérissa reste interdite. Eva la pousse dans ses retranchements.

— Pourquoi as-tu choisir d’avoir des enfants Mérissa ?
— Je…

D’un geste machinal, elle appelle le chat qui bondit sur ses genoux et frotte son crâne contre la fine main blanche. Après deux mouvements, lassé, il saute sur le sol sans un regard en arrière. Les yeux de Mérissa s’emplissent de tristesse.

Georges Farreck s’est approché. Amicalement, il lui pose la main sur l’épaule. Elle le regarde et il lui répond silencieusement avec une moue interrogatrice. Éperdue, elle pose ses yeux tour à tour sur chacun de nous.
— Je suis la femme la plus puissante du monde. Je suis la plus belle réussite de l’histoire du capitalisme voire, peut-être, de l’histoire de l’humanité. J’ai conquis l’humanité sans guerre, sans combat.
— Sans guerre ouverte, sifflé-je entre mes dents. Mais au prix de combien de morts ?

Eva me lance un regard sévère et ignore délibérément mon interruption.
— Pourquoi vouloir avoir des enfants Mérissa ?
— Parce que…

Comme un barrage soumis à une trop forte pression, elle cède brutalement.
— Parce que tout simplement je voulais savoir ce que c’était de créer la vie. Parce que j’ai été éduquée avec cette putain de croyance qu’une femme n’est complète qu’en pondant des mioches. Parce que j’ai quatre-vingt-neuf ans, j’en parais quarante et je suis partie pour en vivre deux cents mais que je n’ai plus rien à faire de ma vie. J’ai conquis le monde et je m’ennuie. Alors n’essayez pas de me faire le couplet de la plus belle expérience du monde, de l’altruisme, de l’empathie. Malgré toute notre technologie, j’ai été malade comme une chienne, j’ai eu des nausées, je me sens alourdie, difforme, handicapée. Et pourtant…

Elle se tient le ventre et claudique jusqu’à son bureau.

— Et pourtant, j’aime ces deux êtres qui me pompent et m’affaiblissent. J’ai envie de créer pour eux le meilleur. Je souhaite qu’ils soient heureux.

Elle nous regarde.

— Si je coupe l’algorithme, ils vivront dans un monde inconnu. Je ne peux garantir leur bonheur.
— Et si tu ne coupes pas l’algorithme ? susurre Eva.
— Alors, au pire ils connaitront la guerre. Au mieux, ils connaitront le bonheur…
— Le bonheur d’être les esclaves de l’algorithme ! m’écrié-je. Comme nous tous ici.
— Vous étiez très heureux tant que vous ne le saviez pas !
— Et tu pourrais ne pas le dire à tes enfants en espérant qu’ils ne le découvrent jamais ?

Elle nous lance un regard froid, cynique.

— Si je coupe l’algorithme, quelqu’un d’autre en créera un. Peut-être qu’il sera pire !
— Peut-être meilleur, susurre Georges Farreck.
– Et si c’était déjà le cas ? demandé-je. Est-on sûr que FatNerdz soit réellement un avatar de l’algorithme ? Après tout, Eva est issue de l’algorithme. Elle s’est rebellée. FatNerdz est probablement un sous-logiciel avec ses propres objectifs. Il ne doit pas être le seul. Si j’étais l’algorithme, je lancerai des programmes défensifs chargés d’identifier les algorithmes intelligents susceptibles de me faire de la concurrence.

Georges ne semble pas en croire ses yeux.

— Une véritable guerre virtuelle…
— Dont nous avons été les soldats, les trouffions, la chaire à canon.

Furieux, je crache ma haine en direction d’Eva.

— Ainsi, c’est ce que je suis, ce que nous sommes pour toi. De simples pions.
— Nellio ! hurle-t-elle. Je suis devenue humaine.
— De toutes façons, cela signifie qu’on ne peut plus couper l’algorithme. Autant chercher à couper Internet !
— Effectivement, murmure Mérissa d’une voix lourde. Mais j’ai développé un anti-algorithme. Un programme qui a accès à toutes les données de l’algorithme mais qui a pour seul et unique objectif de le contrer. Et de contrer toutes ses actions. J’ai pensé que cela serait utile si jamais l’algorithme tombait sous la coupe d’un concurrent.

Du bout des doigts, elle pianote sur le bureau. Quelques lignes de commande apparaissent sur un écran.

— Ma décision est prise depuis longtemps. Je vais lancer ce contre-algorithme. Cela m’amuse beaucoup. Mais cela m’amusait également de vous entendre argumenter. Je n’ai qu’à appuyer ici et…

Les murs se mettent soudain à clignoter. D’énormes araignées rampent sur les plafonds, les lumières clignotent, un effroyable crissement envahit la pièce.

— L’algorithme se défend ! nous crie Eva. Il essaie de nous désorienter. Il a donc développé un module d’analyse des comportements humains pour se prémunir de toute agression.
— J’ai… J’ai perdu les eaux ! hurle Mérissa, le visage pâle comme la mort.

Sous ses pieds une mare se dessine. Un liquide coule le long de ses jambes. Elle chancelle, s’appuie sur le bureau.

— Il faut… Il faut lancer le contre-algorithme, bégaie-t-elle.

Eva la soutient, les murs lancent des éclairs, les araignées grandissent, se transforment en bébés vomissant et grimaçant. Dans mon cerveau embrouillé, l’eau qui dégouline entre les jambes de Mérissa se mélange avec le vomi virtuel qui semble suinter le long des murs.

— L’algorithme ne peut rien faire physiquement, il faut se concentrer, ne pas se laisser distraire ! nous exhorte Eva tout en soutenant l’octogénaire parturiente.

Une froide douleur me transperce soudain. Je baisse les yeux. Un poinçon d’acier me traverse de part en part et me sort de l’abdomen. Une douce torpeur succède à la douleur et irradie depuis mon ventre. J’empoigne le poinçon à deux mains, je tente vainement de le tirer, de le comprimer avant de m’écrouler vers l’avant.

Les motifs du sol me semblent mouvants, passionnants. À coté de moi, le visage de Georges Farreck s’écrase soudain. Il gémit, roule des yeux horrifiés. Georges Farreck ! Je souris en le regardant, en imaginant l’érection que son corps provoque en moi.

Un museau et de longs poils gris me chatouillent le visage. Difficilement, je tente de garder les yeux ouverts mais une patte se pose sur mon front et je m’affaisse, épuisé.

Autour de moi, le bruit me semble s’atténuer. J’ai froid. Je n’éprouve plus le besoin de respirer.

Vais-je me réveiller dans un printeur ?

Photo par Malavoda

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Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.

Source : https://ploum.net/printeurs-50/