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La cueillette des livres, films et autres biens culturels

mardi 6 janvier 2015 à 08:43
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Ceci est le billet 3 sur 4 dans la série La consommation cueillette

N’avez-vous jamais soupiré en refermant un livre parce que vous ne saviez pas quoi lire ensuite ? N’avez-vous jamais eu envie de voir des dizaines de films classiques pour vous retrouver, le soir avec des amis, sans aucune idée d’un film à suggérer si ce n’est le blockbuster dont la publicité passe en boucle dans tous les médias ?

Je suis un consommateur particulièrement vorace de livres, de films et de bandes dessinées. Historiquement, mon choix se limitait à ma bibliothèque, laquelle était enrichie ponctuellement par les achats, les cadeaux et les découvertes aléatoires dans les bouquineries.

À l’heure du web, la bibliothèque d’un pirate comme moi est virtuellement illimitée. Et, pourtant, je ne regardais que très rarement des « grands films ». Je lisais des livres « faciles » en série. L’immensité de ma bibliothèque illimitée me terrorisait et me faisait me replier dans mon petit univers connu.

J’ai donc décidé d’appliquer la consommation cueillette à ma consommation culturelle.

 

Étape 1 : la cueillette

Après moultes essais de solutions diverses, j’ai fini par établir mon panier de cueillette sur le site SensCritique, sous forme d’une « liste d’envies ».

J’y marque comme « Envies » tout film, livre, bande dessinée ou série télévisée qui m’est conseillé par une connaissance ou par un article.

Mais là où SensCritique se démarque, c’est par sa capacité de compiler des sondages. Par exemple, chaque membre du site qui le souhaite sélectionne ses 10 films de SF préférés. Les résultats sont agrégés et une liste des meilleurs films de SF est publiée. Il est également possible de « suivre » des utilisateurs qui deviennent nos « éclaireurs ». Vous pouvez, par exemple, m’ajouter comme éclaireur.

Toutes ces fonctionnalités, au final, ne servent qu’à une et une seule chose : ajouter des éléments à ma liste d’envies. Élargir mon domaine de cueillette ! Mais tout autre panier de cueillette peut bien entendu faire l’affaire.

 

Étape 2 : la consommation

Lorsque j’ai envie de regarder un film, je consulte ma liste d’envies. Lorsque j’ai finis un livre, je consulte ma liste d’envies. Lorsqu’un ami me demande quelle bande dessinée me ferait plaisir, je consulte ma liste d’envies.

Parfois, je retrouve des éléments qui sont dans ma liste pour une raison que je n’explique pas. Je n’ai pas envie de les consommer. Les critiques semblent généralement négatives, surtout chez mes éclaireurs. Alors je n’insiste pas : je supprime cet élément sans remord.

Et si, au cours d’une soirée cinéma, on me propose un film qui n’était pas dans mes envies, je me pose consciemment la question : pourquoi n’y était-il pas ? Et l’ajouterais-je à mes envies ? Si non, ne puis-je pas proposer une alternative ?

 

Étape 3 : l’action

Après la consommation, je note l’œuvre sur SensCritique et, parfois, je me risque à rédiger une critique. Le but n’est pas tant d’être lu que de marquer mon passage et de pouvoir, dans quelques années, me remémorer une œuvre particulière.

À cette étape, j’aimerais également pouvoir remercier le ou les auteurs, s’ils sont encore vivants. Malheureusement, les artistes acceptant des prix libres sont encore de rares exceptions. Dommage !

 

Au final

Tout cet effort mais pour quels résultats ? Des résultats tout simplement inespérés !

Depuis que j’applique cette méthode, mon quotient cinéphilique a effectué un bond magistral. J’ai enfin pris le temps de regarder de vieux classiques que « je me devais de voir » depuis des années. Mieux : j’ai pris énormément de plaisir à les découvrir et j’ai pris goût aux films de qualité.

Le fait de noter négativement un film parce que j’estime avoir perdu mon temps est une sorte de rappel, de marqueur inconscient. J’ai envie de regarder des films que je vais noter positivement ! Une fois désintoxiqué, je réalise à quel point les blockbusters décérébrés sont ennuyeux et écœurants.

L’effet est identique sur les livres : je lis beaucoup plus de classiques qu’auparavant. J’éprouve un besoin de qualité, de profondeur. Si je ne referme pas un livre en m’en sentant grandi, je suis déçu.

Un petit blockbuster ou un petit polar pour se vider l’esprit ? Non merci ! Je ne veux pas me vider l’esprit, au contraire, je veux le remplir, le construire, le travailler, le faire progresser ! Je ne veux pas entraîner mon cerveau à ne plus réfléchir ni l’habituer à la bêtise ! Le cerveau est un muscle qui s’atrophie quand on ne s’en sert pas.

Après les médias, la consommation cueillette s’est donc révélée donc particulièrement adaptée à la culture. Il ne manque que les spectacles, concerts et expositions ! Mais pourrait-on appliquer cette méthode à des biens matériels ? La réponse au prochain épisode !

 

Photo par Matt McGee.

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Ce texte est publié par Lionel Dricot sous la licence CC-By BE.

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Source : https://ploum.net/la-cueillette-des-livres-films-et-autres-biens-culturels/


La cueillette de l’actualité et des informations

lundi 5 janvier 2015 à 08:44
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Ceci est le billet 2 sur 4 dans la série La consommation cueillette

Le principe de base de la « consommation cueillette » que j’ai introduit dans le billet précédent est de dissocier complètement l’acte de « récolte » de la consommation elle-même.

Je maintiens donc une liste de ce que je veux consommer. Lorsque je trouve quelque chose d’intéressant à consommer, je le rajoute dans cette liste. Et lorsque j’ai envie de consommer, je choisis un élément de cette liste. J’évite, autant que possible, la consommation directe.

Les lecteurs attentifs remarqueront que j’ai auparavant critiqué les listes. Effectivement, les listes sont dangereuses lorsque l’objectif est de les vider. Dans ce cas particulier, l’objectif n’est pas de vider la liste, au contraire, mais de la garder remplie pour subvenir aux envies de consommation. Je garde également à l’esprit que la liste n’est pas une obligation : je supprime régulièrement de la liste des éléments non consommés mais dont je n’ai tout simplement plus l’envie.

 

Les informations et articles d’intérêt général

L’exemple le plus simple est la consommation de « nouvelles ». À travers de nombreuses techniques, les sites web nous rendent accros à la consommation d’information. Cette consommation est compulsive, directe.

Les effets sont délétères à tout point de vue : nous perdons du temps à consommer des vidéos inutiles et des articles émotionnels ce qui peut induire une frustration. Nous perdons également progressivement notre capacité de concentration en recherchant la satisfaction immédiate. L’émotion provoquée inhibe la réflexion plus large. Nous sommes exposés aux publicités propres à ce type de contenus. Savez-vous que, statistiquement, le monde est de moins en moins violent ? Que l’année 2014 a été une année avec un taux extrêmement faible d’accidents d’avions ? Étonnant ? C’est tout simplement parce que votre vision du monde est façonnée par les médias afin de faire de vous un consommateur émotionnellement compulsif.

Pire : en cliquant sur ces liens, nous renforçons les industries qui valorisent ce type de contenu. Nous validons un business model dont l’objectif est de nous abrutir. Nous augmentons également la popularité du lien ce qui va induire une plus grande probabilité que ce lien sera proposé à nos contacts sur les réseaux sociaux.

Lire les nouvelles sur les sites d’actualité, c’est comme la cigarette : cela vous détruit, cela pollue votre entourage et cela renforce une industrie morbide.

Bref, s’il y a un domaine où je pouvais grandement améliorer ma consommation, c’est bien les contenus sur le web.

 

Étape 1 : la cueillette

La première étape consiste à récolter des contenus susceptibles de m’intéresser et de les sauver dans une liste. Pour cette liste, j’utilise le service Pocket. Pour les libristes, je recommande Framabag.

Au cours de la cueillette, je m’interdis la lecture d’articles ou le visionnage direct de vidéos. Cette discipline est primordiale dans l’application de la « consommation cueillette ». D’une manière générale, je m’interdis de faire défiler la page. Si le contenu n’est pas entièrement contenu sur mon écran, alors je le rajoute dans Pocket.

Je cueille essentiellement sur les réseaux sociaux. Je consulte ces réseaux aléatoirement, sans réelle logique, me désabonnant des personnes postant trop de contenus inintéressants à mes yeux. Lorsque je suis sur un réseau social, je suis en mode cueillette : je me contente de mettre dans ma besace les fruits appétissants et je les oublie immédiatement.

Je vais même plus loin : j’ai constaté que j’avais acquis le réflexe de me rendre sur certains sites d’actualités sans que le contenu soit pertinent. Au contraire, toute consultation de ces sites me faisait soupirer devant l’inanité du contenu. Pourtant, dès que j’avais un instant d’inattention, mes doigts entraient sans réfléchir l’adresse de ces sites. Pas moyen de me contrôler, c’était un réflexe acquis ! Aux grands maux les grands remèdes, j’ai installé les extensions LeechBlock (Firefox) et WasteNoTime (Chrome). J’ai bloqué complètement tous les sites d’actualité générique et je contemple parfois avec effroi la page de blocage m’informant que mes doigts ont, encore une fois, tapé cette adresse ! Une douloureuse mais nécessaire désintoxication.

Pour plus de structure, je m’abonne aux sites les plus pertinents via Feedly. Pour les libristes, je recommande Framanews. Je garde volontairement très peu d’abonnements et je parcours les nouvelles sans jamais aller plus loin que le titre et la première phrase. S’ils me semblent intéressants, je rajoute l’article à Pocket.

Lorsque je constate que Feedly se remplit un peu trop à mon goût, je me désabonne du flux qui comporte le plus d’éléments non-lus.

Lorsque j’aime bien un producteur de contenu, je m’abonne de manière multiple : RSS, Facebook, Twitter, etc. J’accepte consciemment de voir apparaître des doublons et d’être informé plusieurs fois de l’existence d’un contenu. Le fait de dissocier la cueillette de la consommation rend les doublons peu gênants.

D’ailleurs, j’en profite sans aucune honte pour vous inviter à me suivre dès à présent sur Twitter, Facebook, Google+, Diaspora et Feedly. Non seulement vous serez informé lorsque je poste un nouveau billet mais vous favoriserez également la propagation de ceux-ci !

 

Étape 2 : la consommation

Lorsque je me sens désœuvré, que j’ai envie de lire ou, tout simplement, que je vais où le roi va seul, je lance l’application Pocket. En fonction de mon humeur, je choisis un article dans la liste. Je le lis. Parfois très rapidement, parfois de manière approfondie.

Notons que Pocket n’affiche que le contenu de l’article : je ne suis donc pas bombardé de publicités, je n’ai pas tous les liens du types « Si vous avez aimé cet article, vous aimerez… ». Bref, je consomme intelligemment.

Je m’autorise sans aucun complexe à marquer un article comme lu sans l’avoir terminé. Parce qu’il n’était pas tellement intéressant. Parce qu’il est périmé. Ou, tout simplement, parce que sa lecture m’ennuie.

Un autre point important à garder à l’esprit : mon objectif n’est pas de « vider » ma liste Pocket. Ce n’est pas une todo-list déguisée mais uniquement une bibliothèque, une liste de suggestions.

Pour éviter que certains articles ne moisissent, je m’impose néanmoins une discipline minimale : parfois, je m’oblige à commencer la lecture de l’article le plus ancien, quel qu’il soit.

 

Étape 3 : l’action

Dans l’immense majorité des cas, la lecture n’entraine aucune action directe. Je me contente de lire et de laisser les informations décanter dans mon cerveau. L’avantage d’une centralisation comme Pocket est que, si je me souviens d’un article intéressant, je pourrais probablement le retrouver facilement dans mes archives.

Certains articles me poussent néanmoins à l’action : je veux partager cet article ou contacter l’auteur, lui offrir un flattr, un ChangeTip ou utiliser le contenu dans un de mes articles. Dans ces cas-là, je marque tout simplement l’article comme favori dans Pocket.

Grâce à une règle IFTTT, tout article Pocket mis en favori apparaît dans mes notes Evernote.

 

Les leçons de la consommation cueillette

Au final, cette « consommation cueillette » me permet d’assimiler une quantité impressionnante d’informations pertinentes et intelligentes tout en évitant l’ivraie et l’emballement émotionnel.

À titre d’exemple, lors du crash de l’avion MH17, j’avais sauvé dans Pocket une dizaine d’articles sur le sujet, récoltés au fil des jours. Lorsque j’ai voulu réellement lire sur le sujet, je me suis rendu compte que l’un des articles était un résumé complet et détaillé de toutes l’affaire. Je l’ai lu et j’ai pu supprimer tous les autres articles sans même y jeter un œil. Le gain de temps mais également de perspective est donc particulièrement intéressant.

Mais n’e pourrais-je pas utiliser cette technique pour autre chose que les nouvelles et les articles sur le web ? C’est justement ce que je vous propose de découvrir dans le prochain article…

 

Photo par Cindy Cornett Seigle.

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Source : https://ploum.net/la-cueillette-de-lactualite-et-des-informations/


Repensons notre consommation et partons à la cueillette

samedi 3 janvier 2015 à 22:19
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Ceci est le billet 1 sur 4 dans la série La consommation cueillette

La société de consommation nous a appris à consommer machinalement, sans penser. Nous (nous) dépensons sans perspective afin d’assouvir nos besoins, réels ou inventés.

Pourtant, la consommation est l’acte le plus fondamental que nous puissions faire. C’est l’acte par lequel nous nous construisons, en temps qu’individu et en temps que société.

 

La construction de l’individu

Avez-vous déjà réfléchi au fait que chacun des atomes qui composent votre corps aujourd’hui a été, d’une manière ou d’une autre, ingéré dans le passé ? Vous êtes littéralement ce que vous avez mangé. Cette simple réflexion justifie amplement la nécessité de faire attention à la provenance et la qualité de ce que nous mangeons.

Mais la nourriture n’est pas notre seule consommation. Notre cerveau, notre personnalité, notre être se construit avec ce que nous consommons quotidiennement, avec les choix que nous posons. C’est pour cette raison que je tente d’éviter au maximum la publicité et la télévision, qui sont des ingestions forcées et inconscientes de substances dont la plus proche analogie alimentaire serait « hautement cancérigène et débilitante ».

 

L’acte politique suprême

Mais la consommation est un acte à double-sens. En échange de ce que nous consommons, nous fournissons quelque chose. Du travail, de la monnaie, du temps de cerveau. Il y a toujours une contrepartie ! Même lorsque vous téléchargez illégalement un film sur un réseau P2P, le fait de télécharger rend ce film plus facilement disponible pour d’autres, augmente sa popularité dans les moteurs de recherches P2P et, au final, favorise sa propagation. Votre consommation a un impact direct sur le monde !

Lorsque j’ai rendu ce blog payant, j’avoue que je ne savais pas trop ce que je faisais. Aujourd’hui, je commence à peine à prendre conscience de l’importance du concept de prix libre. Le prix libre représente en effet l’idéal de la consommation, de l’échange commercial : chacun échange consciemment ce qu’il désire contre ce qu’il souhaite donner.

J’ai donc commencé à analyser toute ma consommation à travers le prisme du prix libre. Pour chaque produit, j’imagine que je l’ai reçu gratuitement. Et je me pose la question : « Combien aurais-je envie de donner, librement, à ceux qui ont conçu ce produit ? ». Le simple fait de réfléchir de cette manière fait soudain paraître le fromage artisanal bio à 5€, produit dans une ferme à quelques kilomètres, meilleur marché que le fromage industriel à 2€.

Faire un plein d’essence me semble désormais insupportable. J’ai envoyé 10€ à un artiste qui produit du contenu que j’aime beaucoup depuis un an. Mais, avec un simple plein, j’envoie hebdomadairement 80€ à une industrie et des gens que j’exècre, qui sont responsables de catastrophes écologiques et de guerres. Au fond, je suis le seul responsable : c’est moi qui les soutiens, avec mon argent. Je les soutiens des dizaines, des centaines de fois plus que les artistes qui illuminent ma vie.

La consommation est donc l’acte politique ultime, le véritable militantisme. Aller, en voiture, manifester pour une société meilleure tout en gardant la clope au bec est une absurde vulgarité, une insulte au bon sens. C’est se donner bonne conscience en vains époumonements afin d’être certain que rien ne change.

Grâce à la philosophie du prix libre, nous ne sommes en mesure de ne plus être façonnés par notre consommation mais, au contraire, de façonner notre consommation pour qu’elle soit à notre image. Le musicien Antoine Guenet explique notamment comment le prix libre l’a fait devenir végétarien.

 

Une méthode pour changer sa consommation

On ne peut pas exiger des autres, en tant que groupe, de changer si l’on est pas capable, en tant qu’individu, de s’améliorer. Nous devons, comme disait Gandi, être le changement que nous voulons voir dans le monde. Nous devons nous changer en sélectionnant les briques qui vont nous construire et en sélectionnant les actions humaines que nous voulons soutenir.

Les deux se réduisent à un seul et unique acte : la consommation.

Rien ne sert de brocarder la « société de consommation » comme le mal absolu : la consommation est indispensable à la vie ! La consommation est donc une force. Elle n’est ni positive, ni négative. Elle n’est que ce qu’on en fait.

En 2014, je m’étais donné l’objectif d’améliorer la qualité de mon alimentation intellectuelle. J’ai non seulement rempli cet objectif, je l’ai également généralisé à travers une méthodologie que j’appelle la « consommation cueillette ». Au fil des mois, j’ai élargi, avec un certain bonheur, l’utilisation de cette consommation cueillette. Je vous propose de partager cette expérience avec vous dans les trois billets suivants à travers la consommation d’informations et de nouvelles, la consommation culturelle et la consommation des biens matériels.

 

Photo par Jessica Lucia.

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Source : https://ploum.net/repensons-notre-consommation-et-partons-a-la-cueillette/


Les todo-list sont-elles contre-productives ?

lundi 29 décembre 2014 à 15:51
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“J’ai l’impression d’être submergée. Ma liste de tâches est remplie et je ne sais pas par quel bout l’attaquer. Que dois-je faire ?”

Cela fait déjà quelques mois que ma compagne a l’idée de lancer son projet de salon de thé ambulant et elle passe par l’une de ces traditionnelles phases de découragement bien connues des entrepreneurs.

Étant un gestionnaire de projet passionné de productivité, ayant créé mon propre gestionnaire de todos, il est normal que je partage mon expérience avec elle.

Mon premier réflexe est donc de passer en revue avec elle sa liste de todos et de les classer selon la matrice de priorités de Covey : ce qui est urgent et important, ce qui est urgent mais pas important, ce qui est important mais pas urgent et ce qui n’est ni urgent ni important.

Il est bien entendu nécessaire de définir importance et urgence. Urgence est purement temporel. Si une tâche n’est pas faite pour une date donnée, cela va-t-il avoir des conséquences ? Si oui, c’est urgent. Quant à l’importance, je la définis comme la nécessité d’accomplir cette tâche pour avancer dans un de mes projets qui me tiennent à cœur.

Ce qui est important et urgent doit donc être fait de suite. C’est la priorité absolue.

Naturellement, nous avons une tendance à nous laisser guider par l’urgence et à passer du temps à accomplir ce qui n’est pas important mais urgent. Or, l’astuce réside ici à bâcler aussi sommairement que possible tout ce qui est identifié comme urgent mais pas important. Idéalement, ces tâches doivent être déléguées. Si ce n’est pas possible, ma technique est d’identifier l’action minimale qui sera suffisante pour satisfaire à l’urgence.

Ce qui est important mais pas urgent doit devenir une priorité. C’est là qu’il faut porter sa concentration. Quant à ce qui n’est ni urgent ni important, il faut le supprimer de sa liste de tâches. Si elle devient importante, la tâche réapparaitra d’elle-même.

C’était notamment le cas d’une tâche anecdotique que ma compagne trainait dans sa todo list depuis plus d’un an : refaire le joint du lavabo de la salle de bain, qui n’était pas très propre. La tâche n’était clairement pas importante car pas liée à un de ses projets. Elle n’avait aucune urgence car, après tout, n’avait-elle pas déjà attendu un an ?

J’ai donc conseillé à ma compagne de passer sa journée uniquement sur les tâches importantes et urgentes. Le lendemain, de bâcler complètement ce qui était urgent et pas important et, comme le joint du lavabo, de supprimer ce qui n’était aucun des deux. Sa todo list nettoyée l’a remotivé et elle s’est remise avec acharnement au travail.

Deux jours plus tard, elle m’a annoncé qu’elle avait refait le joint du lavabo. Et qu’elle avait bien avancé dans son projet.

 

Le problème des todo-lists

L’esprit humain est ainsi fait que nous estimons l’importance d’une tâche au temps qui lui est assigné. Pire, nous sommes même particulièrement mauvais pour estimer le temps. Demandez à un étudiant de vous écrire un papier de 10 pages en une journée, il vous rendra 10 pages en s’excusant pour les fautes et les imprécisions. Donnez-lui un an, il ne produira aucune page et vous soutiendra que tout son travail préparatoire lui a démontré qu’une année était bien trop courte pour un tel travail. Et il aura l’impression d’avoir bien avancé.

Or, lorsque nous rajoutons une tâche à notre todo-list, sans le savoir nous déclenchons un chronomètre. La tâche vient de démarrer ! Si nous voyons une tâche dans notre todo-list tous les jours depuis un an, elle nous semble énorme, insurmontable. Après tout, si nous la repoussons depuis un an, c’est qu’elle doit vraiment être longue et difficile. Comme aurais-je la prétention de faire aujourd’hui une tâche que je n’ai pas été capable de faire depuis un an ? Une fois que nous avons pris conscience de ce phénomène, nous constatons que la catégorie “Someday” de notre todo-list devrait être renommée “Never”. Sans une incroyable discipline, une tâche qui y tombe perd toute chance d’être un jour accomplie !

Comme je le disais, les listes peuvent s’avérer extrêmement contre-productives. L’exemple de ma compagne est ici particulièrement éloquent. Selon ses propres termes, le fait de ne plus avoir cette tâche dans sa liste l’a libérée.

Généralement, les tâches importantes sont évidentes. Un gestionnaire de todos a donc l’effet pervers de mettre en évidence les petites tâches non importantes et de nous faire culpabiliser à leur propos.

Le problème est que nos gestionnaires de todos sont bâtis pour gérer des listes. Leur objectif n’est pas de nous aider à vider les listes mais, au contraire, d’administrer des listes croissantes et complexes. Priorités, couleurs, champs additionnels. Tout est fait pour que la gestion des listes de tâches devienne une tâche en soi. Pire : des outils comme la gamification vont avoir tendance à nous faire focaliser sur les petites tâches. Il deviendra plus important de fermer 3 tâches rapides et accessoires qu’une seule fondamentale. Encore une illustration du danger des observables.

Cette focalisation sur l’outil plutôt que sur l’objectif est une tendance lourde au sein de l’industrie logicielle : les gestionnaires de mails étaient bâtis pour “gérer des listes de mails”, pas pour communiquer. Les calendriers pour “gérer des événements et des agendas”, pas pour être à l’heure. Cette tendance s’est récemment inversée avec l’arrivée de solutions comme Mailbox ou Google Inbox qui tentent (enfin !) de répondre au besoin initial au lieu d’organiser le problème.

Mais pour les todos ? Et bien force est de constater que malgré une forte concurrence, aucun gestionnaire de todos ne s’est jamais imposé comme un leader dans le domaine. L’excuse la plus fréquemment invoquée étant que nous travaillons tous de manière différente.

Or, mon expérience m’a démontré le contraire. Nous avons tous un fonctionnement similaire. Par contre, nous n’avons pas tous la même discipline ni la même motivation. Et chaque projet a des besoins différents. Dans ce cas, pourquoi y-a-t’il tant de solutions de todos différentes ? Pourquoi aucune solution ne s’est plus ou moins généralisée ? Tout simplement parce qu’au lieu de nous rendre productifs, les gestionnaires de todos nous font faire des listes. Le but n’est pas de nous faire accomplir des tâches mais bien de les lister ! Et si sommes semblables en termes de fonctionnement, nos goûts en matière de listes sont aussi variés que peu pertinents.

 

Comment devrait fonctionner un véritable gestionnaire de todos ?

Premièrement, il est important de remarquer que, contrairement à ce que je pensais précédemment, tout ne doit pas aller dans le gestionnaire de todos. Au plus courte sera votre liste, au plus grande sera la probabilité d’en arriver au bout. Si vous commencez à mettre “manger” et “prendre une douche” dans votre todo-list, cela ne fera que rendre plus compliqué les autres tâches. Vous devez accepter qu’une journée puisse être très productive sans avoir accompli une seule tâche de sa todo-list !

Deuxièmement, il est important de ne se focaliser que sur les todos du jour. En début de journée, on repoussera donc d’un geste tous les todos qui ne doivent pas absolument être accomplis aujourd’hui. De cette manière on a une liste courte et réaliste. Si jamais on a du temps, rien n’interdit d’aller rechercher des tâches repoussées au lendemain. Mais le focus est bel et bien sur les tâches critiques du jour. En effet, pour chaque jour, nous avons une capacité limitée à faire des choix. Chaque choix nous demande de l’énergie. Si votre todo-list vous impose de faire des choix avant même de commencer une tâche, il s’agit d’une barrière importante. À ce titre, bien que fort basique, Do It Tomorrow est un excellent outil. Swipes semble également très prometteur.

Enfin, on prendra particulièrement garde à la description du todo. La règle d’or est qu’un todo doit toujours commencer par un verbe. Cela doit être une action. Le fait de le lire doit permettre de se lancer sans réfléchir. Il est préférable de ne mentionner que la prochaine étape. Toutes les études sur la procrastination le démontrent : le plus difficile est de se lancer. Une fois le travail commencé, il coule généralement de source. Une action claire, précise et courte réduira la friction à vous lancer.

Personnellement, quand je prépare une conférence, le todo “Faire ma présentation” me semble une tâche dantesque, incommensurable. Je la repousse donc de plus en plus, la rendant encore plus importante dans mon esprit.

Ma solution a été d’écrire le todo comme : “Faire les deux premiers slides de ma présentation”. Objectif beaucoup plus facile. Vous vous en doutez, après les deux premiers, je continue généralement sur ma lancée. À la fin de la journée, je crée donc un todo avec la prochaine étape : “Répéter ma présentation à haute voix” ou “Ajouter 2 slides à la présentation”.

Un bon gestionnaire de todo devrait donc idéalement remarquer que je repousse trop souvent une tâche et me proposer de décrire la prochaine action nécessaire faisable en 5 ou 10 minutes. Oubliez l’organisation, la gestion des multiples tâches et concentrez-vous uniquement à définir la prochaine étape. À la fin de celle-ci, prenez un peu de recul pour repenser votre objectif final et la prochaine étape nécessaire pour y arriver. Cette approche vous donnera une plus grande souplesse et une grande facilité d’adaptation tout en vous évitant de vous retrouver à tondre un yak.

 

Reprenez le contrôle du temps

Une autre raison qui pousse à la procrastination est quand la tâche n’est pas urgente mais importante. Vous avez beau vous imposer des deadlines, vous ne le respectez pas car vous savez qu’il n’y aura guère de conséquences. Vous repoussez sans cesse le todo qui entre dans le cercle vicieux de “l’énorme-todo-repoussé-sans-cesse”.

Ma solution ?

Je retire le todo de ma liste et j’utilise mon calendrier pour réserver une tranche horaire consacrée à cette tâche. Le fait de l’avoir dans mon calendrier me permet de repousser plus facilement les sollicitations externes et m’oblige à consacrer du temps à ce projet mais sans m’obliger à cocher le todo à tout prix. Si votre todo-list vous semble hors de contrôle, poussez ce principe à l’extrême en planifiant précisément une journée divisée en blocs.

Et si un todo est repoussé sans arrêt mais ne mérite pas que je lui consacre du temps dans mon agenda ? Je le supprime purement et simplement. Tout comme l’histoire du joint, je sais qu’il reviendra si nécessaire ou, au contraire, sera oublié sans remords.

Au fond, les todo-lists actuels sont un peu comme les mails à l’époque de Lotus Notes et Outlook. Un progrès technologique évident nous permettant de faire plus de choses au prix d’une perte de concentration sur les choses réellement importantes.

Il est temps de passer à l’étape suivante : faire plus de choses mais en bénéficiant de notre pleine concentration.

D’ailleurs, je fais désormais régulièrement l’exercice de repousser toutes mes tâches au lendemain afin d’observer ce que je fais réellement quand je ne suis plus guidé par une liste. Où se portent mes priorités, mes envies, mon sentiment d’urgence ?

Si vous êtes accro à votre todo-list, c’est un exercice que je vous recommande !

 

Photo par Len Matthews. Relecture par MLPO.

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Pourquoi nous regardons les étoiles

samedi 27 décembre 2014 à 12:36
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ou L’inexorable réduction de la période de similarité au cours de l’histoire de la Vie

 

Dans mon billet précédent, dont je vous recommande la lecture préalable, vous avez pu découvrir une version réinventée de l’histoire humaine, dans une perspective sociétale et politique. Aujourd’hui, je vous propose d’élargir notre point de vue et de considérer l’histoire de la vie dans son entièreté.

Ma vision personnelle de l’histoire n’est pas toujours compatible avec la version historique traditionnelle, laquelle se découpe en périodes arbitraires : antiquité, moyen-âge, renaissance, etc.

Il faut bien garder à l’esprit qu’il ne s’agit là que de noms attribués a posteriori et de manière tout à fait arbitraire. Les humains ayant vécu dans une période particulière voire dans une période de transition n’en ont, généralement, jamais eu conscience. Tout comme un habitant d’une maison située à cheval sur une frontière n’en a aucune perception immédiate : la frontière est virtuelle et imaginaire. Mais elle est un outil scolaire qui permet une meilleure compréhension globale. L’histoire n’est pas faite de périodes, elle est essentiellement un glissement continu.

Néanmoins, il existe de véritables points d’inflexion, des changements notables qui vont bouleverser complètement la planète en quelques siècles à peine, autant dire instantanément à l’échelle géologique. Selon moi, les ères que j’ai décrites précédemment, la transmission, la diffusion et l’interconnexion, s’inscrivent dans une histoire beaucoup plus globale qui transcende l’humanité. L’histoire de la Vie, avec un grand V, dont nos courtes périodes humaines ne sont que des épiphénomènes.

 

Point d’inflexion 1 : la cellule

L’origine de la vie est un phénomène à la fois simple et extrêmement complexe. Au lecteur intéressé, je conseille la lecture de “À l’écoute du vivant”, par le professeur Christian de Duve.

Mais sans entrer dans les détails, nous retiendrons simplement que les premiers organismes vivants, monocellulaires, apparaissent il y a entre 3 et 4 milliards d’années.

La définition même de la vie prête encore beaucoup à discussion. Cependant, une propriété essentielle et indiscutable est la transmission de l’information. Cette information, stockée sous forme chimique dans l’ADN et l’ARN, se transmet grâce à la mitose.

Le fait qu’une information puisse se transmettre temporellement représente, en quelque sortes, la création même de la ligne du temps. Pendant 10 milliards d’années, l’univers n’avait été qu’un ensemble d’atomes obéissants aux lois physiques de base. La vie est la première manifestation des atomes pour prendre en main leur destin, pour s’émanciper de la physique pure.

Cette transmission de l’information implique l’apparition d’un nouveau mécanisme : l’évolution. Auparavant, un observateur peu instruit n’aurait pas pu faire la différence entre l’univers en un temps donné et le même univers deux ou trois milliards d’années plus tard.

Avec l’apparition de la vie, cette “période de similarité”, se raccourcit sensiblement. Elle est de quelques millions d’années, près de mille fois moins !

 

Point d’inflexion 2 : l’être multicellulaire

L’évolution étant en marche, il faut un peu moins de deux milliards d’années pour que deux cellules se décident à s’associer et à communiquer directement entre elles.

Cette association permet la spécialisation des cellules et entraine une accélération importante de l’évolution.

Les organismes multicellulaires eux-mêmes se regroupent, communiquent, se spécialisent. Cela leur permet de développer des connaissances et des technologies inaccessibles à l’être isolé. L’être vivant ne se suffit plus à lui-même et utilise des éléments inertes de son environnement pour étendre ses capacités : il construit. Pensons par exemple aux termitières, à la communication par phéromone des fourmis, aux nids d’oiseaux ou aux outils de l’Homo Abilis. Les premières sociétés humaines, commerçant entre elles, sont l’exemple parfait de la manière dont la vie optimise l’utilisation des ressources pour se perpétuer le plus efficacement possible : un village de pêcheurs échangera avec un village d’agriculteurs.

Sur terre, la période de similarité se réduit à quelques dizaines de milliers d’années. C’est extrêmement rapide mais toujours imperceptible pour l’individu dont l’espérance de vie reste beaucoup plus courte.

 

Point d’inflexion 3 : l’écriture

Selon moi, l’écriture est un événement majeur à l’échelle géologique. J’oserais même affirmer que l’homme préhistorique illettré est plus proche de l’amibe que de l’homme moderne !

Mais ne sanctifions pas l’écriture : elle n’est que l’outil qui a permis la communication parfaite, à la fois spatiale et temporelle, sans limites de la quantité d’information échangeable. À la place de l’écriture, une méthode d’enregistrement des sons ou tout autre outil aurait sans doute eu le même effet. On peut même affirmer que, sans le savoir, l’homme tente d’inventer cette communication parfaite depuis des milliers d’années. L’art rupestre, les bijoux, l’artisanat ne sont-ils pas de tentatives d’expression ?

L’écriture, avec son exactitude, invente le concept de vérité et, par conséquence, de réalité. L’être vivant, pour la première fois, peut s’inscrire dans la réalité et percevoir le monde comme une entité spatiale et temporelle. Il peut comprendre sa vie, lui donner un sens au lieu de la subir au jour le jour. La flèche du temps, apparue avec l’évolution et la vie, a désormais conscience d’elle-même.

Grâce à ces nouveaux talents issus de l’écriture, l’homme va affirmer sa supériorité sur tous les autres êtres vivants, désormais à sa merci. L’effet est immédiat, fulgurant : il s’écoule moins de 1000 ans entre l’apparition de l’écriture chez un être vivant et la première pyramide égyptienne, symbole d’une société complexe et organisée.

La période de similarité commence à se réduire. En une poignée de centaines d’années, elle passe d’un ordre de grandeur d’une dizaine de milliers d’années à celui de quelques siècles. En effet, un homme préhistorique pouvait être déplacé de 10.000 ans dans le temps sans percevoir de changements fondamentaux. Après l’apparition de l’écriture, déplacez un homme de 1000 ans, il aura du mal à reconnaître la civilisation. Mais déplacez-le de 100 ans et il devrait s’adapter sans trop de problèmes.

La période de similarité est désormais assez courte pour être perceptible au cours de la vie d’un individu. Un jeune humain n’est plus élevé comme l’était son aïeul. Durant la préhistoire, le fait de vivre vieux vous rendait particulièrement respectable. Si vous aviez survécu plusieurs dizaines d’années, votre expérience était inestimable. Avec la civilisation et l’évolution qui découlent de l’écriture, la vieillesse devient plus facilement accessible et moins pertinente : le vieux a vécu dans un monde différent du jeune, sa vieillesse peut-être due à la chance et son expérience n’est donc pas particulièrement utile. De manière amusante, une tradition aussi vieille que l’écriture fait donc son apparition : le fait que les vieux se plaignent du manque de respect des jeunes et du fait que, de leur temps, tout était mieux. L’évolution trop rapide se heurte pour la première fois à la psychologie de l’être vivant.

 

Point d’inflexion 3B : l’imprimerie

Comme je l’ai expliqué dans mon billet précédent, l’imprimerie marque un tournant fondamental car la communication ne se fait plus entre deux cellules mais, désormais, entre une cellule et l’ensemble des autres cellules. Avec les sociétés, l’être humain s’était agrégé en organisme multicellulaire. Avec l’imprimerie apparait pour la première fois l’équivalent du système nerveux. L’humanité passe du stade pluricellulaire basique au stade animal.

On pourrait, à juste titre, arguer que l’imprimerie fait partie de l’amélioration de l’écriture et donc du même point d’inflexion. C’est une remarque pertinente que j’ai choisi de ne pas trancher tout à fait en l’appelant 3B et non 4.

Avec l’imprimerie, la période de similarité se raccourcit encore et se réduit à un siècle voire à quelques dizaines d’années. L’évolution n’est donc plus seulement perceptible, elle a désormais un effet direct sur les individus. Les connaissances deviennent obsolètes au cours d’une vie. Il devient nécessaire pour l’humain de développer un apprentissage permanent, de se mettre à jour en continu. Le principe d’une vérité figée, cheval de bataille des religions, perd tout son sens.

 

Point d’inflexion 3C: Internet

Ici encore, on pourrait arguer qu’Internet fait partie du même point d’inflexion que l’écriture. Que nous sommes dans la phase d’adaptation. Avec Internet, les sociétés humaines, organismes multicellulaires, se rassemblent elles-mêmes en sociétés. Internet est donc la méta-société, l’être vivant ultime à l’échelle d’une planète. Si l’imprimerie est un système nerveux, Internet est un encéphale qui va permettre l’émergence de la conscience planétaire.

L’évolution est devenue tellement rapide que la période de similarité s’est réduite à une poignée d’années à peine. Prenez un individu d’il y a 10 ans, amenez-le en 2015, il sera complètement ébahi par nos smartphones, tablettes, voitures intelligentes, objets connectés. De tout temps, les mœurs et les valeurs morales de la société ont suivi le progrès mais à un rythme beaucoup plus lent et plus subtil. Malheureusement, il n’est désormais plus possible d’ignorer ces évolutions et l’individu doit, toutes les quelques années, accepter de remettre en question ses convictions les plus profondes, ses habitudes les plus ancrées.

Cette évolution est tellement rapide qu’elle divise désormais l’humanité en deux classes distinctes : ceux qui ont fait du changement un mode de vie et ceux qui sont désormais irrémédiablement dépassés, par choix ou par dépit. Ces derniers sont donc entrés dans une guerre active avec pour objectif utopique de figer les valeurs morales. Ils n’ont donc d’autre choix que ralentir le progrès à tout prix. Lutter contre la vie elle-même, n’est-ce pas futile ? Ils vont, en conséquence, échouer et disparaître. Mais au prix de combien de drames ?

 

Le prochain point d’inflexion

À l’échelle de l’univers, nous avons donc trois points d’inflexion bien distincts : l’apparition des cellules, l’organisation pluricellulaire et l’invention de l’écriture/Internet. L’écriture et Internet n’étant séparés que de 5000 ans, on peut les considérer comme étant le même instant géologique. À titre de comparaison, les datations de certains vestiges d’hommes préhistoriques ont souvent une imprécision de l’ordre de 10.000 ou 15.000 ans. Alors qu’est-ce que 5000 ans ? Une poussière d’instant.

La direction générale prise par la vie au cours de ces 3 étapes est assez évidente : connexion, collaboration et spécialisation. Le futur est donc la connexion des êtres vivants de toute la planète en un seul et unique organisme. Les êtres vivants non connectés disparaîtront ou seront conservés artificiellement. C’est déjà le cas d’une grande partie des animaux sauvages qui auraient disparu sans une protection aussi active qu’artificielle de l’homme. De nouveaux êtres vivants naturellement connectés feront leur apparition : les robots et autres intelligences artificielles. La planète deviendra une entité vivante et connectée.

Le prochain tournant fondamental pour que la vie puisse conquérir l’univers, son objectif ultime, est donc évident : la communication interplanétaire. Que ce soit avec des êtres vivants que nous aurons placés sur d’autres mondes (la colonisation, humaine ou robotique) ou qui auraient évolué indépendamment (les extra-terrestres). Cet univers de mondes connectés nous est aussi étranger que le “village global” pouvait l’être à l’artiste qui décora les grottes de Lascaux. Pour arriver à cet univers connecté, le futur sera probablement tapissé de drames, de massacres, de guerres et d’héroïsme insensé.

Mais cet objectif, cette explication ultime a le mérite d’expliquer ce besoin irrationnel qu’à l’être humain de regarder les étoiles avec envie, de saigner l’économie d’un pays pour envoyer des hommes dans l’espace.

Ce n’est pas l’homme qui veut aller dans l’espace. Après tout, l’homme, comme l’écriture ou l’imprimerie, n’est que l’outil qui a été au bon endroit au bon moment. Un autre aurait fait parfaitement l’affaire.

La prochaine fois que vous lèverez les yeux vers le ciel étoilé, que vous sentirez en vous l’appel du vide, rappelez-vous que l’homme n’est qu’une cellule, la terre un organe. Que ce que vous ressentez transcende toutes les races, toutes les espèces, tous les êtres vivants de toutes les planètes. Il s’agit de l’impulsion, du désir de naître d’un être global, total, universel. La Vie !

 

 

Photo par Ovi Gherman. Relecture par MLPO.

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Ce texte est publié par Lionel Dricot sous la licence CC-By BE.

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Source : https://ploum.net/pourquoi-nous-regardons-les-etoiles/